Les Bateaux ne meurent plus !

Jadis, les bateaux, en bois, mouraient avec lenteur dans une vasière, puis disparaissaient.

Le plastique, invention du diable, les a rendus pratiquement indestructibles, et beaucoup plus faciles d’entretien. Pour l’industrie du nautisme, cette divine surprise fut et demeure la poule aux œufs d’or. Mais, bien entendu, les cadavres imputrescibles s’amoncellent, au point que l’on a réagi.

Si, on l’a fait.
Qui ?
La Fédération des industries nautiques (fin.fr).
Quand ?

En 2009 seulement, en créant une « filière de déconstruction (1) » et l’Association pour la plaisance écoresponsable (Aper), laquelle lance « 21 centres agréés qui sont opérationnels pour accueillir et recycler les bateaux ».

 C’est là que commence une belle histoire de plus, car, à l’été 2023, le ministère de l’« Écologie » lance en catimini une consultation dont l’intitulé rend impossible sa compréhension même : « Projet d’arrêté portant cahiers des charges des éco-organismes et des systèmes individuels de la filière à responsabilité élargie du producteur des bateaux de plaisance ou de sport (2) ».

L’arrêté demande à la filière de désormais prendre en charge les bateaux en fin de course, et de les transporter jusqu’aux 21 centres de « déconstruction ». Il annonce dans le même temps une grosse baisse des objectifs officiels. On passe d’une collecte de 36 000 bateaux sur six ans — de 2024 à 2029 — à 25 000 seulement.

Retenons ce chiffre, il va resservir.

Malgré tout, le 14 décembre dernier, l’Aper adresse une lettre larmoyante à Béchu, notre grand ministre, pour lui dire que ce n’est pas possible. Que cela coûterait trop cher. Que, pour assurer cette noble mission, il faudrait multiplier par sept l’éco-contribution que les constructeurs et importateurs paient pour chaque bateau vendu, ce qui est exclu.

Pour mieux goûter le sel de ces protestations industrielles, on peut se reporter au bla-bla de Jean-Paul Chapeleau, président de l’Aper, mais aussi patron des grands chantiers Bénéteau.

Lisons ensemble ces propos : « L’Aper s’est engagée auprès des pouvoirs publics à déconstruire 20 000 à 25 000 bateaux entre 2019 et 2023 (3). »

Le chiffre est voisin de ce que demande en 2024 l’ami Béchu en six ans, mais ne sera pas atteint. On en est à 10 000 depuis que l’opération a été lancée.

À la mi-janvier, le ministère se couche, car c’est ce qu’il fait de mieux, et accorde un sursis de six mois — pour commencer ? — avant application de l’arrêté. Le transport des épaves reste donc à la charge des propriétaires.

Rassemblons nos esprits.

Vingt et un centres de « décons­truction », et 10 000 bateaux réduits en miettes de plastique avant — c’est du moins la promesse — d’être recyclés. Et c’est la crise, car l’industrie ne veut pas payer davantage pour ce qui est pourtant sa vache à lait. Tournons-nous vers les chiffres cruels du secrétariat d’État à la Mer (4). Le nombre de plaisanciers atteint en France 13 millions, aimablement répartis sur 473 ports et installations sur le littoral, et 556 dans nos eaux intérieures. Ce qui représente, et l’on s’accroche ferme au bastingage, 12 000 nouveaux bateaux chaque année.

Problème plus compliqué que celui de la baignoire qui se remplit et du débit de l’eau : à ce rythme-là, combien faudra-t-il de temps pour « déconstruire » le gros million de bateaux existants ?

Quoi d’autre ? Presque rien.

La plaisance a massacré les côtes de France, balafrant à coups de bulldozer des sites naturels prodigieux. La liste des dommages écologiques provoqués par les pépères et mémères à casquette de marin et chapeau de paille est sans limites.

Venons-en aux estimations, car aucun chiffre n’écrase les autres.

En moyenne, le plaisancier utiliserait son bateau entre quarante et soixante heures par an(5). Par an !

Certes, d’autres sources sont plus généreuses — quoique —, mais notons que ni l’Aper ni sa maman, la Fédération des industries nautiques, ne se sont hasardées à une étude au long cours, signe qui ne trompe pas. Ces gens empochent le fric et laissent la société se démerder avec les conséquences. Air connu.


Fabrice Nicolino. Charlie Hebdo. 06/03/2024


  1. tinyurl.com/46td8v9n
  2. tinyurl.com/ps2jw6fn
  3. tinyurl.com/3yyu4we5
  4. tinyurl.com/3c2k6mv3
  5. anyurl. com/5y 7p8s3d

Une réflexion sur “Les Bateaux ne meurent plus !

  1. bernarddominik 09/03/2024 / 11h01

    Il faut faire payer les plaisanciers, les abandons de bateau c’est eux.

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