DON SANTINI et le miracle Veolia

Marc Laimé tient depuis des années un blog dont le titre dit beaucoup : « Les eaux glacées du calcul égoïste » (eauxglacees.com). Oui, il s’agit d’eau.

L’expression est extraite d’un pamphlet qui reste magnifique, Le Manifeste du parti communiste. Dans ce livre publié en 1848, Marx y montre sans grande peine que la bourgeoisie n’a laissé « subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, le dur paiement au comptant ». Elle a noyé le monde « dans les eaux glacées du calcul égoïste ».

Laimé fait un travail souvent remarquable de décryptage.

Il est celui qui va dans les coulisses, gratte le vernis des apparences, fait tomber les masques, et raconte ensuite ses voyages dans les entrailles. Dans l’un de ses tout derniers textes (1), il s’en prend au Sedif, grand Syndicat des eaux d’Île-de-France, qu’il faut d’abord présenter. Créé en 1923, il est censé être public (2), et en tout cas sert le public, puisqu’il « fabrique » et distribue l’eau du robinet pour 4,8 millions de consommateurs de 133 communes de la région parisienne.

Voyons Laimé : « Au terme d’un suspense insoutenable le Comité syndical du plus important syndicat des eaux français a attribué le 25 janvier le futur contrat de concession d’une durée de 12 ans et d’un montant de 4 milliards deux cents millions d’euros à… Veolia !» L’autre concurrent, Suez, avait-il vraiment sa chance ? On a le droit d’en douter Remarquons que, dès 1923, le Sedif a refilé la gestion de l’eau à la Compagnie générale des eaux (CGE), devenue Veolia. Un siècle de monopole.

On se rapproche. Qui préside le Sedif ? Un superbe jeune garçon de 83 ans, André Santini, que Laimé appelle joliment Don Santini. Cela n’a évidemment rien à voir, mais ce dernier est devenu maire inamovible d’Issy-les-Moulineaux en 1980, quand régnaient dans les Hauts-de-Seine les grandes figures morales Charles Ceccaldi-Raynaud et Charles Pasqua. Santini contrôle donc ce grand trésor public depuis 1983, ce qui fait, sauf erreur, plus de quarante années. C’est sain.

Laimé revient rapidement sur un incident qui aurait pu — dû— tout faire capoter : des documents du Sedif ont été trans­mis à Veolia avant signature du contrat. Mieux et pire : selon le site Blast, 500 documents de Suez, adressés au Sedif, seraient arrivés par miracle dans la boîte aux lettres de Veolia (3). Au beau milieu de la négociation.

Goûteuse cerise plantée sur le gâteau : Laimé nous donne une adresse en ligne, grâce à laquelle l’on peut suivre une heure trente-cinq minutes de la réunion officielle du Sedif, qui se termine par le vote en faveur de Veolia (4). Ne mentons pas, c’est affreusement chiant, et tout regarder était au-dessus des forces de Charlie.

Et en même temps, comme dirait l’autre, c’est passionnant, car l’on voit ainsi comment l’on peut refiler des milliards d’euros à des amis d’un siècle. Dans la salle, il y a des élus — c’est la démocratie, pas ? —à qui l’on a confié un résumé de 130 pages, bien sûr imbitables. On y trouve des tableaux très rigolos qui indiquent par exemple : « Veolia a proposé un coefficient KN variant de 1,10 à 1,20 (c’est-à-dire + 10 % à + 20% par rapport au tarif de 2021) de 2024 à 2029, puis de 1,30 (c’est-à-dire + 30 par rapport au tarif de 2021) à compter de 2030. » Ou encore : « Suez a proposé un coefficient KN variant de 1,351 (c’est-à-dire + 35 % par rapport à 2021) de 2024 à 2029. » Hors « coefficient de productivité », bien entendu.

Après une savante préparation — n’oublions jamais qu’il y a un rideau de scène —, note Laimé, « les admirables équipes du Sedif et leurs conseils historiques ont donc élaboré une grille d’analyse multicritère ».

Et qui est le vainqueur ? Laimé « Le résultat [est] aussi prévisible que celui d’une partie de bonneteau à Barbès. » Rappels sans intérêt : en 1995, le patron de la CGE — Veolia —, Guy Dejouany, est mis en examen pour « corruption active » ; en 1997, Jean-Pierre Boidé, directeur de cette même CGE, est encabané pour avoir refilé 900.000 euros au RPR, la droite de l’époque. Mais bien sûr, les mains sales dans les eaux glacées, c’est fini. Non ?


Fabrice Nicolino. Charlie Hebdo


  1. eauxglacees.com/SEDIF-game-over
  2. Précisément, un établissement public de coopération intercommunale (EPCI).
  3. tinyurl.com/t4c75ck5
  4. youtube.com/watch?v=pBdeqdqR6as

Une réflexion sur “DON SANTINI et le miracle Veolia

  1. bernarddominik 16/02/2024 / 9h05

    La corruption règne en maître dans notre république et la cour des comptes évite tout que ce qui touche au porte monnaie de l’oligarchie politique.

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