France-Espagne, au courant !

Une ligne à très, très Haute tension

Avec 400 km cheminant sous la terre et sous la mer, la ligne d’électricité tht (très haute tension) qui va relier la France et l’Espagne ne fait pas que des heureux.

Elle part de Cubnezais, au nord de Bordeaux. Puis, sur 78 km, elle traverse la Dordogne, la Garonne, l’A10, la RD1, passe sous une dune et plonge dans l’Atlantique. Puis virage en épingle à cheveux vers les Landes, 150 km plus loin. Elle revient à terre et continue. Elle aura franchi deux dunes, traversé deux plages, longé trois campings — dont un à moins de 100 mètres — et trois pistes cyclables, serpenté à une quarantaine de mètres d’un quartier pavillonnaire, passé au milieu de zones forestières, emprunté la départementale la plus fréquentée des Landes (RD28). Fini ? Non, elle retourne sous la mer pour rejoindre Gatika, à côté de Bilbao. Pas moins de 400 kilomètres en tout…

Fleurs des champs magnétiques

Deux paires de câbles de 20 cm de diamètre enterrées à 1 mètre de profondeur, transportant, dans les deux sens, une puissance de deux fois 1 000 MW, soit celle que produisent deux réacteurs nucléaires. Elle énerve pas mal de riverains.

Plusieurs hectares de sites Natura 2000 et de zones naturelles d’intérêt écologique, fau­nistique et floristique sont concernés, et 6 ha de zones humides détruits. Et puis, il y a cette exposition aux champs magnétiques dégagés par les câbles qui fait peur.

À la manœuvre, Réseau de transport d’électricité (RTE) jure que, à 4 mètres de la ligne, aucun risque, on rejoint le niveau du champ magnétique terrestre. Oui, mais l’agence régionale de santé recommande qu’aux abords des habitations et des chemins une « vérification » soit faite « lors de la mise en service ». Rassurant…

RTE affirme que l’infrastructure va « renforcer la sécurité d’approvisionnement en partageant plus d’électricité décarbonée au meilleur coût entre les deux pays ». Rappel : dans toute l’Europe, le courant circule via des lignes THT qui forment un réseau comprenant 400 interconnexions. Les clients l’achètent soit directement à un producteur, soit en passant par un intermédiaire, qui va leur dégoter le meilleur prix sur le marché boursier de l’électricité, l’Epex.

Selon Daniel Depris, expert indépendant en politique énergétique, « avec ce projet, on sur-dimensionne le réseau pour encourager ce business. Quant à dire que ça fait baisser les prix de l’électricité, il n’y a qu’à consulter ses factures pour s’apercevoir que c’est faux ». Ef­fectivement, depuis fin 2008, soit un an après l’ouverture du marché à la concurrence, les prix grimpent. Avec ou sans guerre en Ukraine.

Entre l’Espagne et la France, il existe déjà deux lignes THT de 225 000 volts et trois de 400 000 volts. Pourquoi une sixième ? Pour éviter de tomber en rade ! À la fin de l’été 2022, la France s’est retrouvée à sec : 32 réacteurs nucléaires sur 56 en carafe et l’hydroélectricité au plus bas. Voilà le pays champion de l’atome obligé d’importer d’Espagne des quantités énormes d’électricité… verte (solaire ou éolienne). La honte.

En 2018, une fois obtenue la subvention européenne de 578 millions d’euros, les études commencent. En janvier 2021, le tracé sort du chapeau. Les villes de Seignosse, Soorts-Hossegor et Capbreton, sur le parcours, se rebiffent — le collectif citoyen Stop THT 40 recueille plus de 28 000 signatures.

RTE dégaine le tracé actuel. Il est plus long (27 km) et passe par cinq autres communes : « On nous a fait comprendre que c’était comme ça et pas autrement », râlent quatre maires interrogés par « Le Canard ».

Vous êtes contre ? On y va

En septembre 2021, le tracé est validé par le ministère de la Transition écologique. Un an plus tard, le Conseil national de protection de la nature donne un avis défavorable : le tracé « ne répond pas à l’absence de solutions alternatives satisfaisantes », il y a « omission surprenante des impacts en milieu marin », les mesures de réduction et de compensation sont « très insuffisantes ». Rien ne bouge.

Suivent deux enquêtes publiques. La première concerne le tracé et recueille 94 % d’avis négatifs. La seconde, sur son coût (passé de 1,75 à 3,1 millions d’euros), enregistre 98 % d’avis défavorables.

Résultat ? Le 22 septembre, le projet est déclaré d’utilité publique. Fin novembre, la commune de Seignosse et un collectif d’opposants lancent des recours en justice et proposent un tracé alternatif, le long de l’A63. Début décembre, la commune de Capbreton saisit elle aussi les tribunaux.

RTE s’est dépê­ché de commencer les travaux. Surtout, pas de friture sur la ligne…


Professeur Canardeau. Le Canard enchaîné. 27/12/2023


Une réflexion sur “France-Espagne, au courant !

  1. bernarddominik 04/01/2024 / 9h22

    EdF et RtE ne veulent pas de solutions locales rendant autonomes les communes. Pourtant le transport de l’électricité est fort coûteux et entraîne des pertes de près de 30% sur les longues distances. La réalité est plus terre à terre c’est une question de pouvoir, de contrôle de la société.

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