Au temps où l’on réparait les chaussures

Patience dans l’azur, on va d’abord parler de 1976.

Un autre siècle, un autre monde. M. Martinot est savetier (1). Attention, prévient-il, cordonnier n’est pas le bon mot. Le cordonnier s’occupe des groles neuves, tandis que le savetier qu’il est répare les anciennes.

Savetier, donc, depuis… 1936, et de père en fils. Il utilise des outils disparus pour dessiner une semelle, la décoller, fait des incisions dans le cuir, qu’on appelle une gravure. Compter 80 coups de marteau pour bien coller une semelle.

Une cliente arrive, veut qu’il répare ses bottes, mais M. Martinot ne peut pas. « C’est irréparable, constate-t-il, car la semelle est en matière plastique, rien ne colle dessus. Je ne peux rien faire. »

Il ne peut rien, et c’est bien normal, car ce monde est bâti sur ces bottes-là, et quelques milliers d’autres objets qui ne sont pas réparables. Le devoir civique consiste à tout balancer à la benne, de manière que la machine continue à produire.

Passons à l’actu, coco.

Depuis 2007, la loi impose aux marques importatrices de prévoir la réutilisation ou le recyclage des TLC (textile, linge de maison et chaussures). C’était au temps de Sarkozy, quand il tentait de faire croire, par le Grenelle de l’environnement, qu’il n’y avait pas plus fier écologiste que lui. Une belle loi, qui doit grandement soulager les gosses esclaves du Bangladesh ou d’Indonésie qui nous offrent si gentiment leur santé et leurs tee-shirts.

Quoi de neuf ?

Eco-TLC, créé en 2007, est devenu Refashion, comme c’est mignon. Propos convaincant de Maud Hardy, directrice générale de Refashion : « C’est une partie de la réponse à l’urgence climatique(2) ». Le 7 novembre, notre gouvernement favori a offert en cadeau à Refashion une mesure dite d’« économie circulaire», cette invention sémantique digne de figurer dans le grand livre de la novlangue « écologique ».

Par un coup de pouce, financé par une « écocontribution » – autre billevesée langagière -, les artisans labellisés par Refashion recevront de 6 à 25 euros pour des réparations sur les chaussures ou les vêtements. Comme il y a du mou, précisons que cela pourra aller « jusqu’à » 6 euros ou 25.

C’est super, on est d’accord. 600 artisans sont labellisés. Admettons, ce qui paraît beaucoup, que chaque artisan ait une centaine de clients, cela atteindrait au maximum 60 000 personnes concernées.

Sur 68 millions d’habitants. Refashion, qui n’écoute que son engagement, va même plus loin en vantant sur un site dédié l’autoréparation. Discrètement il est vrai, mais avec des mots qui touchent au coeur : « Autoréparer, c’est aussi un moyen de se reconnecter à soi-même, recentrer son attention et réouvrir la porte de la créativité(3). »

Mme Maud Hardy, rencontrée plus haut, enfonce le clou, dans la chaussure, bien entendu : « Faire valoir son Bonus Réparation, c’est aussi, pour chacun, et à son échelle bien sûr, faire valoir son devoir – ou son droit – à agir pour la planète. » Cette fois, on a bien compris. Le bonus va contribuer à la sainte cause planétaire.

Mais voilà que les professionnels eux-mêmes cassent le moral : « Plus de 3,3 milliards de textiles, linge de maison et chaussures neufs (TLC) ont été vendus en 2022, contre 2,8 en 2021. Cela signifie que si prise de conscience il y a, le ralentissement du volume d’achat n’est pas encore visible, (4) ».

Si l’on comprend bien, 500 millions de TLC supplémentaires – l’objet même du bonus – ont été vendus neufs en France. Et pour une seule année, messieurs et dames.

En 2028, affirme avec enthousiasme Refashion, 21,6 millions de pièces TLC pourraient avoir été réparées. Si ça se trouve. Contre 16 millions en 2019. Sur x milliards vendus neufs. Et comme si cela ne suffisait pas, ça renâcle, et les artisans interrogés ont bien l’air de s’en foutre (2).

Y a-t-il une morale ? Y a pas.

Ou alors, celle de M. Martinot, avec ses vraies réparations de véritables chaussures. Autrement exprimé, la farce du « bonus réparation » ne changera absolument rien.

C’était mieux avant ? Eh non, c’était pas mieux. C’était moins affreux.


Fabrice Nicolino . Charlie hebdo. 22/11/2023


  1. Petit chef-d’œuvre de onze minutes : tinyurl.com/y275ensn
  2. tinyurl.com/bdd7zx3v
  3. refashiontr/citoyen/fr/je-repare-bonus-reparation
  4. tinyurl.com/5r35zme5

4 réflexions sur “Au temps où l’on réparait les chaussures

  1. bernarddominik 26/11/2023 / 8h48

    On ne met plus de chaussures en cuir que pour les événements mariages enterrements et pour les friqués réceptions. Dans la vie courante la chaussure plastique et toile est la plus portée. J’ai encore de vieilles godasses de montagne cuir et caoutchouc, faites en Italie, mais je les mets 5 fois par an. Et puis il y a le prix, on ne vit plus sur la durée, donc on achète le moins cher.

  2. marie des vignes 26/11/2023 / 9h21

    Bonjour Michel encore faudrait-il encore avoir un cordonnier, à Bar un seul qui a été malade et vient seulement de reprendre, alors faire 90kms pour réparer les chaussures, je ne vois pas l’économie . Bon Dimanche amicalement MTH

  3. Libres jugements 26/11/2023 / 11h14

    En réponse aux différents commentaires…
    1 – L’article n’entend pas parler du passé, il met en évidence pour mieux la dénoncer, la marchandisation actuelle qui veut que les objets aient un temps limité afin d’être renouvelés le plus rapidement possible sans tenir compte de sa prédation écologique dans le cadre du réchauffement climatique.
    2 – L’article dénonce — une nouvelle fois une com’ gouvernementale portée– colportée, par les médias — cette décision de Bercy (Le Maire) restera inapplicable dans la réalité… Mais pour certaines personnes bien au chaud dans leurs habits neufs, voyez le gouvernement pense à nous !
    3 – Reste que pendant ce temps les associations caritatives (telles que les restos du cœur) manquent d’argent, ne pouvant satisfaire plusieurs milliers de nécessiteux, parmi lesquels on trouve des étudiants, des femmes seules avec enfants, Des employés précarisés, entre autres.

    Amitiés à tous
    Michel

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.