Oui, mais on ne savait pas.

Certes, pendant cinquante ans, on a répandu du chlorothalonil partout. On en a arrosé les champs de blé, d’orge, d’avoine, de pois, de patates, de seigle, de tomates, de concombres, de betteraves, de maïs, de choux, de carottes, d’asperges, de melons, bref, c’était un fongicide épatant, inventé en 1970 par les Suisses de Syngenta. Et voilà qu’en 2018 l’agence européenne Efsa le classe comme « cancérigène probable ». L’Europe l’interdit en 2019, la France en 2020. Tout va bien, non ? Non. Le chlorothalonil ne s’est pas évaporé. Les quantités déversées sont restées sagement dans le sol. Les molécules de chlorothalonil s’y sont lentement dégradées, devenant ce qu’on appelle des métabolites. On en retrouve partout, dans les eaux souterraines et de surface. Donc : dans l’eau du robinet.

Jusqu’ici, personne ne se souciait des métabolites. Les techniques d’analyse étaient rudimentaires. Des chercheurs les ont affinées.

Il a fallu que, récemment, ceux de l’Anses cherchent dans les eaux nationales les métabolites de chlorothalonil et de 156 autres poisons largement utilisés par nos agriculteurs productivistes pour que, surprise, ils en trouvent. En quantités invraisemblables.

Publié le 6 avril, leur rapport établit ceci : il y a des métabolites de chlorothalonil dans 60 % des nappes phréatiques. Et dans la moitié des eaux dites « potables ». Oui mais ces quantités dépassent-elles les normes ? Le seuil fixé par le Code de santé publique est à 0,1 microgramme par litre – la quantité minimale qu’on était capable de détecter voilà quelques dizaines d’années. Il est dépassé dans 34 % des cas. En clair : au moins un tiers des eaux dites potables sont contaminées.

Oui mais est-ce dangereux ?

Eh bien, on ne sait pas trop. Il faudra faire des études. Les données sont lacunaires. Au moins 3 millions d’usagers du Bassin parisien boivent une eau à la teneur quatre à cinq fois supérieure aux normes. Ailleurs, un échantillon a dépassé de vingt fois la norme – « Je n’ai pas en tête la localisation exacte », dit dans « Libé » (7/4) le chercheur responsable du rapport.

Le ministère de la Santé se veut rassurant. Il a pondu une circulaire s’alignant sur les valeurs sanitaires provisoires établies par l’Allemagne. On n’interdit la consommation que si les teneurs sont 30 fois supérieures aux normes. Y a de la marge ! Donc tout va bien. Bon, oublions vite les centaines d’autres métabolites qui se promènent ici ou là…

Pour en savoir plus, à la demande de l’Anses, les chercheurs de Syngenta (forcément bien placés) mènent des études sur la manière dont les rats résistent aux métabolites de chlorothalonil. Les résultats tomberont à la fin de l’année (« Le Monde », 7/4). Merci les rats, merci Syngenta !

En attendant, on peut toujours se rabattre sur l’eau en bouteille. En bouteille plastique.


Article signé des initiales J.-L. P. Le Canard enchaîné. 12/04/2023


Maintenant que vous savez, qu’allez-vous réellement décider pour la santé des humains ?


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