La FNSEA jette au tas de fumier, les éleveurs

Beulin, sors de ce corps ! Xavier Beulin, président de la FNSEA jusqu’à sa mort, en 2017, était aussi le patron d’un groupe surpuissant de l’agro-industrie, Avril, anciennement Sofiprotéol. Et c’était bien pratique, car de la sorte, on développait l’industrie de l’agriculture tout en prétendant défendre les paysans provisoirement épargnés par elle. Et puis il est mort. Et puis il a été remplacé par un brave garçon, Arnaud Rousseau, dont on va faire la connaissance.

Entre-temps, la FNSEA était tombée entre les mains de Christiane Lambert, éleveuse de porcs. De longue date, la direction de ce « syndicat » étrange, qui accompagne si gentiment la mort de ses membres – par millions -, se partage entre éleveurs et céréaliers. Maintenant ainsi la fiction d’un équilibre – le pâté d’alouette – entre éleveurs en déroute et céréaliers de plus en plus riches. Le congrès de la FNSEA, qui s’est tenu du 28 au 30 mars, a refilé les clés à Rousseau, qui n’attend plus qu’une confirmation, prévue le 13 avril.

Rousseau tiendra donc entre ses mains, comme le défunt Beulin, les deux fils de ce qu’est devenu le grand merdier agricole. Patron de la FNSEA. Patron d’Avril, qu’il faut davantage présenter. Avril a tout du monstre : 6,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2021, 7 350 employés dans 19 pays sur « 73 sites industriels », comme le dit élégamment le site Internet d’Avril. Qui ajoute sans flancher : « Depuis 40 ans, le Groupe reste fidèle à sa mission d’origine : nourrir les Hommes et les animaux, et préserver la Planète. »

Bâtir un empire sur l’esbroufe

Comment ne pas y croire ? Juste un bémol : aux origines d’Avril, en 1983, on trouve deux compères, Jean-Claude Sabin et Philippe Tillous-Borde, qui vont créer le très profitable lobby des biocarburants, les si mal nommés. L’idée est simple comme bonjour, et amorale comme le crime. II s’agit de trouver à toute force des débouchés commerciaux stables pour la filière dite des huiles et protéines végétales, qui s’agrandira ensuite à la betterave, au maïs, au blé, au colza. Ainsi naît une industrie qui utilise massivement des plantes alimentaires pour faire tourner des bagnoles. On croyait qu’ils voulaient nourrir le pauvre monde.

Commentaire diplomatique, mais ferme, de la Cour des comptes, près de quarante ans plus tard, en 2021 : « L’utilisation de productions agricoles pour la fabrication de biocarburants ne fait pas consensus, notamment en raison du prélèvement qui en résulte sur les ressources vivrières disponibles. » Et comme si cela ne suffisait pas, la Cour ajoute : « De nombreuses études scientifiques soulignent le bilan environnemental défavorable des biocarburants conventionnels et mettent en évidence leurs multiples atteintes à la biodiversité, à la qualité de l’eau, de l’air et des sols. En particulier, la combustion des biocarburants entraîne des émissions de polluants atmosphériques comparables à celles de l’essence ou du gazole. »

Retenons sans grande surprise que l’on peut bâtir un empire sur l’esbroufe. Quant au nouveau promu, Arnaud Rousseau, quelques mots de plus sont nécessaires. C’est un très gros céréalier – il gère 700 hectares – d’une des zones agricoles les plus intensives de France, en Seine-et-Marne. Après avoir suivi les cours de l’European Business School – les affaires, les affaires -, il reprend l’exploitation familiale en grand manager à l’américaine. II est bien entendu contre l’interdiction des néonicotinoïdes sur la betterave et du terrible S-métolachlore. II est farouchement pour la création de mégabassines partout, car, assure-t-il, la France serait en retard dans ce domaine sur l’Espagne voisine. Et ne dédaigne pas l’argent public, puisque son vaste domaine a reçu en 2021 la somme de 173 441 euros sous la forme d’aides européennes.

Enfin, il dirige pour la bonne cause cinq autres sociétés, non directement agricoles : « Une gestionnaire de terres, une fournisseuse de services, deux productrices d’énergie et une holding (1). » L’éleveur de vaches Aubrac doit être fier du nouveau président de la FNSEA.


Fabrice Nicolino. Charlie hebdo. 05/04/2023


  1. Merci à Médiapart pour l’excellent article d’Amélie Poinssot.

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