Entre peur et espoir…

… le quotidien des clandestins

[…] Bénévole pour l’association d’aide aux étrangers la Cimade, Stefan Le Courant, jeune anthropologue suit durant quatre ans plusieurs dizaines de sans-papiers, en rétention et au-dehors, dans leur quotidien régi par la peur de l’arrestation et l’espoir de la régularisation.

Leur nombre est stable en France depuis des décennies, entre 400 000 et 500 000, les départs compensant les arrivées ; et chaque année, les régularisations sont deux fois plus nombreuses que les expulsions […]

Moins de la moitié des étrangers arrêtés en situation irrégulière sont expulsés. Mais cela crée de la souffrance, pourquoi ?


La plupart des gens que j’ai rencontrés en rétention sortaient libres, maispersonne ne parlait des effets de cette non-expulsion, comme si une fois dehors, ils reprenaient leur vie. Or ce n’est pas le cas. La procédure d’arrestation et d’enfermement est une fabrique à clandestins.

D’abord parce que les mesures d’éloignement restent valables des mois, voire des années, empêchant toute régularisation et maintenant ces personnes dans l’irrégularité alors même qu’elles ne sont pas expulsées. Ensuite parce que la rétention (qui peut durer jusqu’à 90 jours depuis 2019, contre 32 auparavant) révèle souvent l’irrégularité aux yeux d’un employeur, d’un logeur, de voisins…

Certains sans-papiers perdent alors une insertion très aboutie dans la société avec un logement, un contrat de travail — souvent permise par des papiers authentiques, mais empruntés ou loués à un autre étranger, une pratique courante qui facilite les démarches avec un moindre risque d’être découvert.

La rétention marque un arrêt soudain à cette stabilité et condamne ces personnes à une irrégularité dont elles n’ont plus guère l’espoir de sortir.

[…]

Dissimulation et simulation…

Pour ne pas apparaître comme un sans-papiers aux yeux du policier, il faut intérioriser la subjectivité du poursuivant, qui cherche un clandestin stéréotypé : plutôt un homme, souvent travailleur du bâtiment. Donc, ils prennent une mallette plus qu’un sac à outils, portent des habits de ville plus qu’un vêtement de travail.

Les femmes, bien que très peu interpellées, se maquillent, lâchent leurs cheveux pour ne pas ressembler au cliché de la clandestine. Il faut aussi avoir l’air tranquille, ne pas baisser le regard, ne pas changer de direction brusquement… Il s’agit de reconnaître qui vous cherche et de lui montrer que vous n’êtes pas sa proie, sans paraître trop anxieux […]. Enfin, il faut toujours être en règle dans les transports, et ne jamais avoir son passeport sur soi car, en cas d’arrestation, il permet d’établir votre identité et votre origine et facilite l’expulsion.

Y a-t-il des lieux vraiment sûrs ?
Très peu de mes interlocuteurs ont été arrêtés chez eux et, quand c’est arrivé, cela a été vécu comme un immense traumatisme. Une question les taraude : que va faire mon ami, mon amoureuse, mon collègue, s’il apprend que je suis sans-papiers ? Le danger devient par moments très présent, avec des pics qui frôlent la paranoïa — l’une de mes interlocutrices est persuadée d’être sur écoute — et, à d’autres, il s’éloigne presque jusqu’à disparaître.

Les lieux de droits comme le commissariat, la préfecture, le tribunal, où il faut aller pour répondre à une convocation, avoir un avocat commis d’office, etc., sont ambivalents. Ils peuvent offrir une protection, mais s’y rendre peut aussi déboucher sur une arrestation.

J’ai accompagné un jeune Malien à la préfecture. Dirigé vers un bureau un peu bizarre, à l’écart, il hésite. Cela ressemble à un piège mais, s’il veut faire valoir ses droits, il doit courir le risque de pousser la porte. Les plus méfiants s’éloignent peu à peu de ces lieux, et donc de l’espoir d’une régularisation. De fait, certaines convocations sont des pièges, et si la procédure d’arrestation peut, en théorie, être annulée pour « convocation déloyale », cela dépend du juge.

[…]

Comment perçoivent-ils l’État, qui détient les clés de leur avenir ?


L’État semble ambivalent : il distribue des aides mais réprime ; il soigne mais arrête. Il est aussi imprévisible, car incohérent : untel a eu ses papiers au bout d’un an, tel autre attend toujours, etc. Les sans-papiers vivent sous la menace, mais aussi dans l’espoir, l’idée qu’un jour, avec telle démarche, tel papier, tel délai, ça finira par marcher…

Le droit, qu’ils connaissent souvent bien, n’est qu’un élément, qui seul ne garantit rien. Ils se sentent à la merci d’agents au pouvoir discrétionnaire, espèrent avoir affaire à tel réputé « gentil », s’habillent bien pour aller au rendez-vous, se montrent polis… comme s’ils attendaient une faveur, plutôt que la concrétisation d’un droit. […]

Autre paradoxe : ces sans-papiers accumulent des quantités de documents. Pourquoi ?


Convocations, factures, récépissés divers : ils fréquentent l’État très concrètement, bien plus que moi, qui n’ai jamais été arrêté ni convoqué au commissariat ! Ils gardent toutes les preuves de leur présence, de leur travail, de leur insertion, qui, un jour, viendront à l’appui de leur demande de régularisation. On ne reconnaît pas la légalité de leur séjour, mais une présence continue de dix ans est un motif, optionnel, de régularisation, et ils devront alors en apporter la preuve.

[…]


Juliette Bénabent. Télérama. Source (Extraits)


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