Typhon en vue pour l’éolien offshore

Rien ne va plus, mais les jeux ne sont pas (totalement) faits.

L’éolien en mer – offshore – provoque de plus en plus de rejet, et l’on espère bien que le mouvement en cours se montrera invincible.

Il y a une dizaine de jours, on le sait peut-être, des pêcheurs de la baie de Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor) ont entouré le chantier d’une colossale aventure industrielle.

Résumons : 62 éoliennes, 2,5 milliards d’euros d’investissement, 75 km2 d’emprise au total, avec Erquy à 16 km, Saint-Brieuc et Saint-Malo à peine plus loin. On parle de la consommation annuelle de 835.000 personnes. Les machines sont Siemens, le gentil opérateur s’appelle Iberdrola, géant espagnol mondial (36 000 salariés) de l’éolien.

Les opposants réunis dans l’association Gardez les Caps (gardezlescaps.org) placent leur action sous la magnifique ombrelle d’Emmanuel Mounier : « Il arrive que l’histoire récompense ceux qui s’obstinent et qu’un rocher bien placé corrige le cours d’un fleuve » (1950).

On ira voir dans le détail, mais il est clair qu’on est face à des gougnafiers. En loucedé, l’État a concédé à Iberdrola un rachat de l’électricité tel que cela vaut subvention publique, d’un montant de 4,7 milliards d’euros sur vingt ans.

Même la Commission européenne s’en étrangle !

Le reste est sinistre. Une zone Natura 2000 est à 450 m des premières éoliennes ; les fonds marins sont des couloirs de migration de poissons et de grands crustacés, et abritent de précieuses nourriceries. Les oiseaux morfleront, bien sûr, car la réserve ornithologique des Sept-Îles (la plus merveilleuse de France) est toute proche, et bien que peu d’études concluantes aient été menées, il est certain que les pales en exploseront plus d’un.

Last but not least, des zones jugées vitales pour la pêche seraient évidemment interdites. Le comité des pêches, très, très, très remonté, parle d’une « déclaration de guerre », et n’a pas l’air de plaisanter.

En réalité, une énième révolution de la plus basse espèce a commencé. Même projet entre Belle-Île et Groix (Morbihan), avec 62 éoliennes de 260 m de haut.

Le sympathique industriel est la Shell, qui se cache (à peine) sous le nom de sa filiale Eolfi. Le tragi-comique Michel Chevalet fait de la retape pour le projet, en échange d’une copieuse pincée (eolfi.com/video/501). Et là encore, les opposants expliquent, éclairent, débattent en démocrates (gardiensdularge.org/quel-est-notre-combat).

Pour les zozos aux commandes, la messe est dite. Le Castex a osé sur Twitter : « L’éolien marin est un atout majeur pour atteindre la neutralité climatique. Le parc qui est amené à voir le jour en mer d’Oléron produira de l’électricité pour 1,2 million d’habitants : le double de la population de la Charente-Maritime. L’écologie en actes ! »

 Bien entendu, de la bouillie de communicant, mais qui repose sur un plan ferme : couvrir les côtes françaises de milliers d’éoliennes en mer, pour commencer. Neuf parcs offshore sont lancés, à des stades divers, depuis Dunkerque jusqu’à Oléron, avec derrière le rideau de scène EDF, Engie, Shell, Total, etc. Les gros calibres sont de sortie.

Ils ne cesseront bien sûr de parler du climat et du reste, quand tout n’est que poursuite de la fuite en avant. Car bien sûr, on empilera sans complexe l’hydroélectricité, l’éolien (pourvu qu’il soit industriel), le photovoltaïque idem, le nucléaire on s’en doute, et pourquoi pas un peu de charbon?

 Il n’y aura pas de débat, car la métamachine n’en veut pas. En 1997, dans un livre éblouissant (Facteur 4), Amory B. Lovins, L. Hunter Lovins et Ernst U. von Weizsäcker montraient à l’aide de 50 exemples documentés comment l’on pouvait massivement diminuer notre consommation énergétique sans sombrer pour autant dans la nuit noire.

Plus près de nous, le scénario NégaWatt, très loin d’être extrémiste, envisage sérieusement la division par deux de cette même consommation d’ici à 2050. Mais de cela, bien sûr, pas question.

Il s’agit comme toujours d’avancer, et de bander. « Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes; /Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes. » C’est de Baudelaire, ce mec qui disait aussi : « Tu chériras la mer ! »


Fabrice Nicolino – Charlie Hebdo – 19/05/2021