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De nombreux Français se sont récemment découvert une passion pour les potagers. Plongée dans l’univers méconnu des jardins nourriciers avec l’un des rares spécialistes du sujet, le géographe Maxime Marie, de l’université Caen-Normandie.

« Pendant le confinement, les « actifs » ont eu davantage de temps, ils ont jardiné avec les enfants. Et on sait que beaucoup de jardiniers en ont profité pour étendre leurs surfaces cultivées et pour planter de nouvelles choses, notamment des pommes de terre, qui ont besoin de plus d’espace ».

L’histoire nous montre que, pendant les périodes difficiles, on en revient à l’autoproduction, à la cuisine familiale, qui procure du réconfort. On l’a vu avec les victory gardens, aux États-Unis pendant la Deuxième Guerre mondiale, ou les « potagers de crise » en Italie. La crise sanitaire actuelle aura-t-elle des effets durables sur l’avenir des potagers privés et familiaux en France ? (1) Et sur leur rôle dans l’alimentation des populations ? Aujourd’hui encore, le sujet est peu étudié.

Des sociologues et des économistes s’y étaient intéressés dans les années 1990, mais vite la question quasiment disparu des thèmes de recherche. Et quand j’ai commencé à m’y intéresser, il y a quinze ans, cela passait pour une préoccupation anecdotique. Si ce poids des potagers privés reste sous-estimé, c’est d’abord parce qu’ils relèvent de la sphère non marchande, mais aussi parce qu’ils sont difficiles à appréhender (aucune base de données institutionnelle ne les identifie).

La révolution numérique et l’accès à des images satellite de très haute résolution ont pourtant révolutionné notre approche. Nous avons découvert l’ampleur des potagers familiaux dans des villes petites ou moyennes.

À Caen, ils représentent le double des surfaces des maraîchers professionnels! Et leur apport alimentaire est loin d’être négligeable : à Alençon, la contribution des potagers domestiques, avec 300 tonnes de légumes produits par an, atteint 18 % de la consommation locale. Primeurs et supermarchés constatent que les ventes de courgette, de tomate ou de salade (les légumes les plus cultivés) baissent de juin à septembre. Et les jardiniers amateurs viennent souvent vendre leurs surplus de légumes sur les marchés.

Pour deux tiers d’entre eux, le potager reste un « hobby » réservé à la belle saison. En revanche, le dernier tiers a quasiment atteint son autonomie alimentaire, via la congélation, les conserves, et une production d’hiver (poireaux, etc.). Issus des classes populaires, ces jardiniers sont souvent des ouvriers ou des agriculteurs à la retraite qui complètent leurs revenus en cultivant de façon traditionnelle. Leurs potagers sont plutôt classiques, avec des rangs bien nets. Souvent, ils ne ressemblent pas à ceux des catégories sociales plus favorisées, qui sont moins structurés et inspirés par la permaculture et l’agroécologie (des approches où l’environnement se régénère naturellement). Bref, la société française peut s’observer à travers ses jardins.

Aujourd’hui, on parle beaucoup d’agriculture urbaine, de fermes high-tech, qui cultiveront en sous-sol, pour rendre nos villes résistantes aux crises et aux changements globaux. Mais il est temps aussi de se ré-intéresser aux potagers, qui font partie de cette agriculture. En nuançant notamment notre vision de la densification, qui limite l’étalement urbain et les déplacements ; car plus on densifie, moins on a accès à de l’espace de culture (2). L’usage alimentaire des jardins est à réévaluer et à repenser. »


  1. Les jardins familiaux, ou jardins collectifs, sont des lotissements de jardins, disjoints des habitations et souvent gérés par une association (notamment la Fédération nationale des jardins familiaux) ou par les communes.
  2. Il faut 150 mètres carrés de jardin pour cultiver un potager tout en cohabitant avec des enfants et leurs ballons, par exemple…

Weronika Zarachowicz – Télérama –  05/08/2020