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Vous ne le connaissez pas, ce n’est pas grave, il n’est pas à connaître … juste savoir tout comme l’étendue de ses méfaits …

Christophe Girard- Dessin de Kiro – Le Canard Enchainé – 05/08/2020

« Franchement, si je ne suis pas ministre un jour, ce ne sera pas grave. »

En faisant montre d’un tel détachement, Christophe Girard devrait oublier très vite les ors de l’Hôtel de Ville, ce milieu tellement superficiel où siègent, sans lui désormais, ses « amis » socialistes. Lesquels amis ne semblent pas trop chagrinés par son départ.

Christophe, tu seras toujours notre ami, tu le sais, tu es irremplaçable, le monde de la culture n’oubliera jamais tout ce qu’il te doit, mais tu es désormais une cible, et il faut protéger Anne, capito ?

« Girard avait pas mal d’ennemis à la Mairie, pas seulement en raison de ses amitiés. Ses manœuvres perpétuelles pour conserver la haute main sur tous les dossiers culturels, sa façon de dézinguer tous et toutes avaient lassé ses petits camarades », confie une proche d’Hidalgo.

Récemment, une réunion organisée au Théâtre de la Ville avait viré au psychodrame : la journaliste Fabienne Pascaud, directrice de la rédaction de « Télérama », avait fait monter sur scène Roselyne Bachelot, la nouvelle ministre de la Culture, sans inviter Christophe Girard à l’y rejoindre. Pataquès, scandale, cris, tout le monde en prend pour son grade, mais comment osez-vous… Malaise dans la culture.

Le tout-à-l’ego

Devenu incontournable dans les milieux culturels parisiens, Christophe Girard, installé dans le paysage depuis presque vingt ans tout en occupant des postes importants chez LVMH jusqu’en 2016, a fini par avoir la tête un tantinet enflée. « Je suis un radar permanent, je parle cinq langues couramment, dont le japonais. Chez LVMH, c’est un atout », a-t-il expliqué modestement.

Il s’installe à l’Hôtel de Ville lors de l’élection de Bertrand Delanoé, en 2001, et prend vite l’habitude d’appeler la presse, pour parler… de lui.

En 2006, il est en vacances à Vaison-la-Romaine, il songe à créer un club de réflexion qui s’appellerait « Liberté, égalité, réalité », mange sainement, lit du Hidalgo, « Une femme dans l’arène ». L’année d’après, le voilà en Anjou. Il mange toujours sainement, boit du bon vin mais jamais à midi, fait du vélo et des abdos chaque matin, se verrait bien écrire un roman d’amour. Il achève la création dans sa propriété d’« un élégant jardin Renaissance ». Mais il tient à faire savoir qu’il a su rester simple : « On peut être raffiné sans avoir des goûts de luxe. Rien ne me fait plus plaisir qu’un plateau de fruits de mer sur le port de Concarneau. »

Il reçoit toujours de « nombreuses propositions de conférences », il est l’homme qui dénoue les situations les plus complexes, fait-il comprendre. Il a l’idée de faire installer le « Bouquet de tulipes » de Jeff Koons dans les jardins du Petit Palais, organise la réconciliation entre Aubry et Hidalgo, brouillées depuis 2012. Il réfléchit sans cesse, a une nouvelle idée de club de réflexion, La Gauche en mouvement. Les élites brésiliennes persécutées par Jair Bolsonaro ont trouvé en lui un protecteur : il a inauguré un « réseau de vigilance » baptisé « Reage Rio ! ». On tremble chez les populistes. Que ferait Anne Hidalgo sans cette pièce maîtresse de son dispositif ?

Pour autant, il sait modérer ses appétits. Quand il s’implique dans la programmation de l’abbaye de Fontevraud, ce Saumurois d’origine tient à rassurer les politiques de la région : « Je suis de plus en plus présent, mais les élus locaux n’ont pas à s’inquiéter. J’ai les ambitions d’un citoyen attaché à sa région, ni plus ni moins. » Ils ont eu chaud, les locaux.

Il n’aime pas ceux qui mettent en avant leur vie privée, mais il écrit sur le suicide de sa mère et sur sa condition de père homosexuel.

Quelle époque Vuitton

Sa double casquette (adjoint à la Mairie et cadre dirigeant d’un géant mondial du luxe) n’a jamais influencé ses décisions, croix de bois, croix de fer. En 2010, le musée Carnavalet, qui appartient à la Ville de Paris, organise une exposition « autour de malles et de bagages iconiques (sic), qui met en scène toute l’épopée de la maison Louis Vuitton ». Un heureux hasard.

En 2008, le bouillant adjoint à la culture s’en prend avec vigueur au dalaï-lama, le qualifiant de « réactionnaire », s’opposant à la création d’une place à son nom et saluant la démocratie chinoise. Aucun rapport, évidemment, avec les performances commerciales de LVMH en Chine. Et Christophe Girard n’y est absolument pour rien si la Mairie de Paris s’est montrée bien conciliante avec LVMH lors de la construction de sa fondation en bordure du bois de Boulogne.

Le catalogue de l’exposition du musée Carnavalet était vendu 100 euros (140 dans son édition limitée) à une époque où Christophe Girard déplorait-que le Paris populaire qu’il aime tant soit « passé aux mains des spéculateurs ».

La Commune n’est pas morte.


Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 05/08/2020