70 000 homards dans un hangar : en Normandie, la filière s’industrialise
En Normandie, une entreprise largement soutenue par la région tente de développer un élevage industriel de homards. Alors que la majorité de la production locale repose encore sur la pêche artisanale, ses pratiques interrogent.
Dans quelques années, mangera-t-on du homard industriel comme on mange aujourd’hui des filets de poulet ? Retrouvera-t-on des crustacés normands au label bio sur des tables de restaurant en Asie et au Moyen-Orient ? Ces questions se posent actuellement à Bréville-sur-Mer (Manche) dans les hangars discrets de King Lobsters Normandie, nichés entre un aérodrome et un terrain de golf.
« C’est notre troisième année de production et nous avions annoncé trois ans et demi pour produire des homards à taille adulte. Ce sera plutôt quatre », estime Thierry Rochas, PDG de l’entreprise spécialisée dans l’élevage de crustacés. De retour du Canada où il a visité une écloserie, l’homme d’affaires semble confiant dans son modèle économique.
En mars 2023, sa ferme aquacole avait reçu le jour de son inauguration des élus locaux et chefs d’entreprise, venus pour écouter le discours d’Hervé Morin, le président centriste de la région Normandie et ancien ministre, qui avait loué « l’innovation » du projet.
« Nous sommes les premiers au monde à faire cela. On apprend, on découvre », claironne au téléphone Thierry Rochas. Reprise par la presse locale, la formule commerciale est trompeuse. Des écloseries à homards existent déjà dans les pays anglo-saxons et en France, notamment en Corse et sur l’île d’Houat, dans le Morbihan.
Là où l’entreprise normande est singulière, c’est dans la finalité purement commerciale de son projet et dans son ambition à sortir de ses bassins des individus de taille adulte. Avant King Lobsters Normandie, ce type d’écloserie n’était destiné qu’au repeuplement. Ce système permet d’élever des homards juvéniles en bassin avant de les disséminer en mer pour espérer augmenter la population de l’espèce.
Un marketing huilé
De son côté, King Lobster Normandie achète des homards femelles « grainées » (portant des œufs) à la criée de Granville, pour les élever jusqu’à leur taille adulte puis les expédier vivantes à l’étranger. Plus l’affaire gonflera, plus des « fermes » ouvriront, en France mais surtout en Asie, espère Thierry Rochas, qui a travaillé dans le secteur du vin et de la restauration à Hong Kong et aux Émirats arabes unis. Aujourd’hui, il envisage d’expédier des homards bio et hauts de gamme à une clientèle essentiellement asiatique.
« Notre objectif à terme est d’envoyer des palettes de juvéniles, soit environ 6 000 animaux, directement dans un pays qui consomme, dit-il. En Chine, il y a 1,4 milliard d’habitants à nourrir. Dans la nature, les œufs de homards finissent presque tous comme nourriture de poisson alors que, chez nous, le taux de survie est plus grand, entre 15 et 20 %. »
Si le discours marketing est efficace, il laisse sceptique un scientifique spécialisé dans l’élevage marin, consulté par Reporterre. « Son idée est de faire mieux que la nature. C’est un angle malin pour présenter le projet, explique-t-il sous couvert d’anonymat. Mais on ne peut pas comparer la nature et l’élevage ainsi. En liberté, le homard vit dans un trou au fond de la mer, pas dans un hangar. »
« Ces crustacés ne verront jamais le jour »
Véritable emblème de la Normandie, le homard bleu (Homarus gammarus) du Cotentin est capturé au casier de manière artisanale. Sur la côte ouest du Cotentin, l’animal représente chaque année une trentaine de tonnes débarquées en criée, où sa pêche est labellisée MSC (Marine Stewardship Council, censé garantir une pêche durable).
De Bréville-sur-Mer, King Lobsters Normandie n’a que quelques kilomètres à parcourir pour acheter ses animaux. D’autant que l’entreprise exerce aussi une activité de mareyage, en achetant et revendant des homards à des restaurants parisiens.
Au-delà de son modèle économique, quid des conditions d’élevage dans les hangars de Bréville-sur-Mer ? « Nous sommes extrêmement vigilants au bien-être animal, assure Thierry Rochas, le PDG. Si on place les homards dans un environnement trop petit, ils arrêtent de grandir, comme les poissons rouges. »
Difficile pour autant de juger des conditions de vie des crustacés, car il n’existe pas encore de normes spécifiques à ce sujet. « Ces animaux seront sans doute de très mauvaise qualité, car le homard a besoin de courants forts pour se muscler. Sinon la chair sera très différente, explique un mareyeur du pays granvillais sous couvert d’anonymat. En matière de bien-être animal, c’est aussi problématique : ces crustacés ne verront jamais le jour, ne sortiront jamais d’une boîte à chaussures et n’auront aucune interaction avec le vivant. »
L’entreprise indique nourrir les crustacés avec une « pâtée » composée de produits de la mer frais, dont elle ne révèle pas la composition.
« La principale difficulté, c’est le fait que l’espèce peut être cannibale. Pour arriver à des tailles adultes, cela demande un investissement colossal : il faut maintenir les températures de l’eau basses et les nourrir pendant plusieurs années, explique Jérémy Bracconi, référent crustacés-mollusques à la Stella Mare, une unité de recherche de l’université de Corse partenaire du Centre national de la recherche scientifique (CNRS). En milieu naturel, ils vivent cachés et avec beaucoup d’espace, en se déplaçant sur des distances importantes. Ce type d’élevage peut générer un stress chez l’animal. »
La pêche aux aides publiques
Entre une pêche artisanale et un mode de production industriel, c’est peu dire que ce sont deux mondes qui s’opposent dans la région de Granville. « Cette entreprise n’inquiète pas le secteur halieutique mais dérange, car il a bien vidé l’enveloppe d’aides destinées à la pêche, alors que l’on en aurait bien besoin aujourd’hui », continue de dénoncer le professionnel des produits de la mer local.
En effet, dès son inauguration, King Lobsters Normandie a été aidée à hauteur de 467 639 euros par la région, dont 328 228 issus du Fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture (Feampa). Une somme importante, qui à l’époque avait fait tiquer le média d’investigation normand Le Poulpe, révélant que le PDG de l’entreprise avait été candidat en 2012 aux élections législatives sous l’étiquette Le Nouveau centre, le parti politique de l’époque d’Hervé Morin.
Aujourd’hui, la société continue de s’agrandir : l’exploitation est récemment passée de 950 à 2 100 m². « Nous avons aussi reçu une nouvelle aide provenant de la région Normandie pour l’équipement du bâtiment, d’un montant de 300 000 euros environ », dit Thierry Rochas à Reporterre. Une nouvelle levée de fonds a aussi eu lieu, à laquelle le Crédit agricole de Normandie a répondu favorablement, en investissant près de 250 000 euros.
Près de 750 000 euros d’aides de la région pour une entreprise comptant moins de cinq salariés : la somme passe mal sur les quais où travaillent les pêcheurs artisans. Sollicitée à plusieurs reprises par Reporterre, la région Normandie n’a pas donné suite. « C’est vraiment se moquer du monde et dilapider de l’argent public, au moment où certains équipages de pêche auraient besoin d’être soutenus, affirme Éric Leguelinel, pêcheur de homards à Granville et vice-président du Comité régional des pêches de Normandie. Ce serait un scandale qu’il obtienne un label bio. Mais c’est déjà possible avec le poisson d’élevage. Aujourd’hui, comment peut-on parler de réchauffement climatique aux pêcheurs sans emmerder les industriels qui ont un tel projet ? »
King Lobsters Normandie annonce pouvoir produire 20 000 homards par an et espère atteindre prochainement les 70 000 pièces — pas encore de quoi nourrir la Chine. Mais ces crustacés pourraient-ils venir concurrencer la pêche locale ? « Il n’y a pas d’angoisse à avoir à ce sujet, promet Thierry Rochas. Toute notre production partira à l’export et nous n’avons déjà pas assez de marchandises par rapport à la demande actuelle. »
Guy Pichard. Reporterre. Source (Lecture libre -Mais…)
François de Rugy est-il actionnaire ? 😉
Ça ressemble plus à la pêche aux subventions qu’à la pêche aux homards