« Le harcèlement, les menaces et intimidations effectuées avec une belle lâcheté » ; « Quelque chose ne fonctionne pas dans l’administration de ce pays ».
« Quand un maire a une problématique concrète, il n’y a personne ! » ; « Le rôle de maire […] nécessite un niveau d’engagement qui laisse assez peu de place à l’épanouissement de la vie personnelle » ; « aïe On est à la limite de la violence, il y a un non-respect de la fonction… »
Ces paroles sont celles de maires de nos territoires… Yannick Guénard en Ardèche, Frédéric Vassy dans la Drôme, Paul-Henri Haumesser et Denis Chambon en Isère… Tous ont fini par jeter l’éponge, comme de nombreux édiles en France ces dernières années.
Entre juin 2020 et octobre 2024, 2400 maires ont quitté leur fonction, selon des chiffres donnés par Catherine Vautrin lorsqu’elle était ministre du Partenariat avec les territoires. Ce qui représente un rythme de 550 démissions par an, quand le Cevipof, centre de recherches politiques de Sciences Po, n’en avait compté que 350 par an au cours de la précédente mandature.
« Ce sont en effet des chiffres record », confirme Mathieu Darnaud, sénateur LR de l’Ardèche et rapporteur de la mission d’information sur l’avenir de la commune et du maire en France.
Surtout qu’entre 2008 et 2014, « seuls » 717 maires avaient démissionné. Et ils ne sont pas les seuls à être découragés : en octobre 2024, 57000 sièges de conseillers municipaux étaient également vacants.
D’après les données du ministère de l’Intérieur, dans les Hautes-Alpes, plus de 16 % des élus de 2020 n’occupent plus leur poste en mars 2025, c’est plus de 15 % en Ardèche et 14 % en Isère et Haute-Savoie.
Une inflation de normes et de contraintes
Comment expliquer cette tendance inquiétante à un an des municipales ?
Le Cevipof, qui a réalisé une vaste enquête auprès d’environ 14 000 maires en 2023, les a interrogés sur les causes possibles de ce mouvement de démission. Parmi les raisons avancées par les édiles, il y a, dans le trio de tête, les relations de plus en plus complexes avec les services de l’État.
« Le lien entre la commune et l’État relève d’une architecture trop compliquée, abonde Mathieu Darnaud, qui a lui aussi mené une large consultation auprès des élus municipaux dans le cadre de sa mission d’information. Il y a trop d’interlocuteurs : les préfets, mais aussi les agences régionales de santé ou encore les rectorats pour ce qui concerne l’éducation. Il y a également, quand les maires souhaitent réaliser un projet, trop de dotations différentes, pour lesquelles il faut faire d’innombrables dossiers. Ils sont par ailleurs confrontés à une inflation de normes et de contraintes parfois complexes à appréhender. Cela engendre du découragement. Parfois, certains finissent par jeter l’éponge ».
Les édiles ont le sentiment de ne pas pouvoir agir d’autant que, depuis 2020, de nombreuses compétences municipales, comme la voirie ou la gestion des déchets, ont été transférées aux intercommunalités. « De nombreux élus ont ainsi le sentiment d’être dépourvus de leur capacité d’action, alors que ce sont toujours vers eux que se tournent les concitoyens. »
« Une trop forte exigence des citoyens »
D’ailleurs, pour expliquer la vague de démissions, la cause numéro 1, d’après l’enquête du Cevipov, est « une trop forte exigence des citoyens ». « Le maire reste l’interlocuteur privilégié des citoyens, celui qui est à portée d’engueulade », confirme le sénateur ardéchois. Et dans une époque où les crises — sanitaire, économique, climatique — se multiplient, les maires se trouvent en première ligne face à la détresse, voire la colère, de leurs administrés. Ce qui peut parfois engendrer de la violence.
15 % des édiles souffrent d’un sentiment d’insécurité
Là encore, les chiffres sont sans appel. Les maires, toujours dans le sondage de 2023, déclarent à 69 % avoir déjà été victimes d’incivilités (impolitesse, agressivité), soit 16 points de plus qu’en 2020. Ils sont 39 % à avoir subi des injures et insultes (+ 10 points par rapport à 2020) ou encore à avoir été attaqués ou menacés à 27 % sur les réseaux sociaux (+ 7 points). Conséquence :15 % des édiles souffrent d’un sentiment d’insécurité.
C’est, selon eux, la quatrième cause de démission, à niveau quasi égal avec les difficultés à concilier exercice du mandat et vie personnelle. « Ces violences découragent l’investissement des maires », se désole Mathieu Darnaud.
Céline Novelli. Le Dauphiné Libéré. 09/5/2025