Lancé dans une course à l’intelligence artificielle truquée dès le départ, Emmanuel Macron veut croire coûte que coûte que la France est capable de concurrencer les États-Unis et la Chine. Un désir brûlant de souveraineté numérique que des années d’inaction sur le sujet rendent impossible à satisfaire. Car des champions, l’Hexagone en a eu. Manque de bol, les politiques s’en sont rendu compte vingt ans trop tard.
Ses yeux ont beau être brillants et sa voix vibrante d’espoir, il est difficile pour Emmanuel Macron de cacher la panique qui s’est emparée de lui depuis quelques mois. Le chantre de la « start-up nation », celui qui voulait hisser la France sur le podium de l’innovation, sait bien au fond de lui que le fossé technologique avec les États-Unis et la Chine est impossible à combler.
Alors, certes, son Sommet pour l’action sur l’IA a fait mouche auprès de certains entrepreneurs et chefs d’État, comme en témoignent les dizaines de milliards récoltés et les annonces en grande pompe de construction de data centers. Mais comment rattraper toutes ces années de retard laissées aux entreprises étrangères ? Foutu pour foutu, Macron prend tout, tel un boulimique, le voilà qui avale des couleuvres, ce qu’on lui vend par-ci par-là, les promesses de financement et les gages d’innovation. Tout pour combler le vide que ses prédécesseurs ont creusé.
Car il fut une époque, pas si lointaine, où l’Hexagone avait ses champions. Des vrais de vrais, de ceux qui avaient tout pour conquérir la planète. Où sont-ils passés ? Ensevelis sous un scepticisme d’État. « Il y a clairement eu un angle mort et un manque de vision, se désole
Pierre-Yves Gosset, ancien directeur de l’association Framasoft, qui milite pour le commun numérique et a notamment lancé l’opération Dégooglisons Internet. Les investissements se devaient d’être justifiés, et investir dans du local coûtait plus cher que d’utiliser des solutions américaines. Jacques Chirac avait bien tenté de bâtir une sorte de moteur de recherche européen, baptisé Quaero, mais ça a été un échec, et après ça, plus aucun politique n’a osé mettre de l’argent sur la table. » Problème : si concurrencer les États-Unis était déjà cher dans les années 1990, trente ans plus tard, les coûts ont atteint des sommets qui pourraient faire tourner de l’œil Bernard Arnault.
Et si, dans cette course folle, l’argent est devenu le nerf de la guerre, c’est qu’il y a bien longtemps que les vocations du début d’Internet se sont envolées. « Il y avait plus de passion à l’époque. Aujourd’hui, beaucoup de personnes sont venues dans ce milieu parce qu’elles ont vu l’oseille qu’il y a à se faire. Mais si on prend les pionniers du numérique, comme l’inventeur du World Wide Web, Tim Berners-Lee, on voit bien que c’était pour le plaisir et pas pour le profit : la preuve, il l’a créé en open source [une désignation signifiant que le logiciel en question est gratuit, modifiable et utilisable par tous, ndlr] ! Désormais, tout est devenu plus énorme, plus complexe.
Et parfois pour rien », tempête Benjamin Bejbaum, cofondateur de Dailymotion, pépite française de partage de vidéos lancée en mars 2005, un mois tout pile après YouTube. Las, encore une que l’on peut retrouver au cimetière des morts-vivants des solutions tricolores, aux côtés du moteur de recherche Qwant (et Quaero donc), du logiciel de rédaction de plaintes censé aider la police Scribe, du service de cloud Gaïa-X…
Or, contrairement à ce que Macron pense, ce n’est pas qu’une affaire d’argent. En atteste le logiciel Scribe, gavé de 12 millions d’euros et durement réprimandé par la Cour des comptes, qui le qualifie dans son rapport 2022 d’« exemple emblématique d’une conduite de projet défaillante ».
« Croire que mettre plus d’argent permettra d’aller plus vite est une erreur. Sur les 109 milliards annoncés par Macron au sommet, je suis à peu près certain que des dizaines seront perdus parce que des entreprises vont surfacturer ! On cherche à faire des sortes d’Airbus du numérique en se disant qu’en sortant le chéquier ça marchera, mais ça ne marche pas comme ça dans ce secteur », développe auprès de Charlie Pierre-Yves Gosset.
« Il va falloir accepter que la stratégie numérique consistant à tout miser sur les start-up soit un échec. Tout d’abord parce qu’un écosystème de start-up ne produit qu’un très petit nombre de succès. […] Beaucoup de ce que nous appelons des licornes sont en réalité des PME technologiques. Avec des marchés locaux et des possibilités à l’export, elles auraient pu bénéficier d’outils financiers adaptés. Les obliger à croître trop vite les fragilise dans un envtronnement économique dégradé », analyse de son côté Tariq Krim, entrepreneur et véritable pionnier du Web, qui milite depuis des années pour la souveraineté numérique française.
Macron aura ainsi beau jouer les connaisseurs et faire des ronds de jambe devant les géants de la tech – si désireux de voir émerger sa Silicone Vallée de la Loire à lui -, il devrait, selon les connaisseurs du milieu, d’abord se pencher sur ce qui existe plutôt que d’essayer de tutoyer les sommets. À commencer par les services numériques de l’État, « des joyaux cachés dans des sites incompréhensibles, selon Benjamin Bejbaum. C’est un sujet de fond qui est là depuis longtemps. Il y a un manque de responsabilités et beaucoup d’effets d’annonce ».
Des effets qui ne sont pas à même de rassurer ceux qui ont les mains dans les câbles toute la journée. « La réponse aux Gafam ne se fait pas dans la concurrence à coups d’argent public. De toute façon, ils ont une telle avance qu’essayer de se faire une place revient à se faire écraser. À partir du moment où on laisse le pouvoir aux entreprises, c’est le marché qui décide. Demain, Mistral pourrait très bien se faire racheter par Microsoft, et on n’en entendrait plus parler ! La voie à suivre aurait plutôt été de forcer les entreprises et les citoyens à créer des projets avec une gouvernance partagée, comme Wikipédia ou OpenStreetMap », explique Pierre-Yves Gosset, pas franchement ravi de cette course à l’IA.
Et il n’est pas le seul : « C’est un outil fantastique, certes, mais pour autant, je ne veux pas le montrer à mes enfants car je veux qu’ils continuent à avoir plaisir à créer. Ce qui me fait peur, c’est l’impact de l’IA sur le plaisir de faire les choses, de transmettre », se désole le cofondateur de Dailymotion. Les politiques ont renoncé à notre souveraineté numérique. Macron, avec son obsession de l’IA, nous dirige droit vers le renoncement des savoirs individuels.
Lorraine Redaud. Charlie Hebdo 19/02/2025
Pas d’IA sans processeurs. Et l’état a laissé couler notre champion Bull. Abandonné par les banques, pourtant nationalisées à l’époque.