Ils se croyaient intouchables…

… pourtant, C8 cessera d’émettre le 28 février à minuit.

La chaîne du groupe Canal+ sera la première à perdre sa fréquence sur la TNT, avec NRJ 12, que l’Arcom n’a pas non plus renouvelée.
Retour sur vingt ans d’une histoire chaotique, qui a débuté à la tour Bolloré, à Puteaux (Hauts-de-Seine), quand cette chaîne s’appelait encore Direct 8 et diffusait des plans fixes de plantes vertes, pour s’achever dans le bruit et la fureur de Cyril Hanouna, devenu sa tête de gondole.

Direct 8, un saut dans le vide

La tour Eiffel et la tour Montparnasse dans la brume, sur fond de la chanson Moonlight Shadow, de Mike Oldfield. Ce sont les premières images diffusées par Direct 8, ce 31 mars 2005.
En plateau et en maître de cérémonie depuis sa tour de Puteaux, Vincent Bolloré lui-même, en duo avec le journaliste Philippe Labro. « Vingt ans en France qu’il n’y avait pas eu de nouvelles chaînes gratuites, depuis M6, en fait », annonce en préambule l’industriel breton.
Ses premiers mots vont à… Jean-Paul Baudecroux, patron emblématique de la radio NRJ, qui lance lui aussi ce même jour une chaîne (NRJ 12) sur la toute nouvelle TNT. Signe prémonitoire ? Les deux antennes vont s’éteindre ce 28 février 2025.

« Le direct, c’est la vérité de la vie », proclame Philippe Labro pour justifier le concept de Direct 8, qui fait le pari du direct en continu (en fait, seize heures sur vingt-quatre). Mais sans argent et sans vedettes, les débuts sont plus que confus, avec plantages et bugs à répétition. Chaîne de talkshows, Direct 8 relève plus de la radio filmée, avec des images en direct des couloirs, de la machine à café, des bureaux — on flirte avec la vidéosurveillance.

La chaîne sort des studios seulement le week-end, pour diffuser des virées… en boîte de nuit. Pour égayer le tout, ses dirigeants ont eu aussi l’étrange idée de créer une mascotte, un poulet géant baptisé Thui-Thui, qui déambule parmi les costumes-cravates — on imagine qu’il a depuis longtemps été abattu.

Les téléspectateurs et le Tout-Paris se moquent. Vincent Bolloré en gardera une rancœur tenace.

Au fil des saisons, la formule du « tout direct » laisse la place à une programmation plus classique combinant cinéma et magazines de faits divers et de témoignages, souvent racoleurs — eh oui, Jean-Marc Morandini avait rejoint la chaîne dès 2006.

Celui-ci s’illustre trois ans plus tard dans une séquence demeurée célèbre : un (faux) « duplex en direct de Los Angeles » lors des funérailles de Michael Jackson, avec des « envoyés (très) spéciaux » qui se trouvaient en fait… deux étages plus bas que l’animateur dans la tour Bolloré, devant un fond vert où était incrustée l’image du Staples Center. « Direct 8 a été le gag le plus étrange de toute l’histoire de la télé », commente-t-on dans Télérama.

D8, l’intermède Canal

Bien en peine à trouver un équilibre économique et toujours prêt à faire une bonne affaire, Vincent Bolloré décide fin 2011 de vendre ses chaînes à Canal+, qui cherche alors à se développer dans le clair. Sauf qu’il ne cède pas Direct 8 (et Direct Star) contre espèces sonnantes et trébuchantes, mais contre des parts dans Vivendi, la maison mère de la chaîne cryptée (on y reviendra).

Aux commandes à partir d’octobre 2012, les patrons de Canal+ Rodolphe Belmer et Ara Aprikian (aujourd’hui à la tête de TF1), qui veulent en faire la « nouvelle grande chaîne » (le budget est triplé) et l’ont rebaptisée D8, décident d’écarter Morandini (question d’image) et de débaucher un certain Cyril Hanouna, qui officiait sur le service public (France 4), déjà avec Touche pas à mon poste !

L’émission, jusque-là hebdomadaire, passe en quotidienne. Parmi les chroniqueurs, on comptait notamment Jean-Luc Lemoine, l’écrivain Nicolas Rey, Philippe Vandel, Alexia Laroche-Joubert et Gérard Louvin. TPMP sera vite baptisée la « clash academy », le CSA (aujourd’hui Arcom) sort les premiers cartons jaunes.

Cyril Hanouna, c’est le « ministre de l’inculture », et sa bande, un « aréopage de pétomanes appointés », commente à l’époque Yann Moix, qui officiait chez Ruquier sur France 2. Ça paraît bien loin…

Qui se souvient qu’il y a eu aussi des JT midi et soir sur D8 ? Celui de 19 h 40 était présenté par Daphné Roulier. Laurence Ferrari, transfuge du 20 h de TF1, débarquait pour lancer un nouveau talk-show, Le grand 8, flanquée de Roselyne Bachelot et d’Audrey Pulvar.

Pour doper le tout, la chaîne relança les télé-crochets Nouvelle star puis Popstars, qui avaient fait les grandes heures de… M6. « D8, c’est lisse et ça délasse », titrait Télérama six mois après la relance.
Résultat : un point d’audience gagné en un an par rapport à Direct 8.

C8, la revanche de Vincent Bolloré

Personne n’a vu venir le coup. Depuis son entrée au capital de Vivendi en 2011, Vincent Bolloré a patiemment (et discrètement) augmenté sa participation. Au point d’en prendre le contrôle fin 2014, avant, six mois plus tard, d’éparpiller façon puzzle tout l’état-major de Canal+.

Il reprend en main la chaîne cryptée, lance les purges (fini Le grand journal, Les Guignols, Le zapping, l’investigation et l’esprit Canal) puis transforme i>Télé en chaîne ultra-conservatrice : CNews.

Et à C8 ? Il donne les clés à Cyril Hanouna, avec qui il signe un contrat record (250 millions sur cinq ans en 2016). C’est à partir de ce moment-là que TPMP va progressivement muter en « talk-show de société » et devenir le cloaque télévisuel que l’on connaît, relayant fake news et idées d’extrême droite.

Résultat : entre 2016 et aujourd’hui, des audiences en hausse et une bonne trentaine de manquements, selon l’Arcom.
Impossible de tous les rassembler ici.
Rappelons juste que Cyril Hanouna a en outre fait endosser un faux crime au chroniqueur Matthieu Delormeau, à qui il glissera aussi des nouilles dans le slip, s’est fait palper le sexe par une femme aux yeux bandés, a participé à un canular homophobe, réclamé une justice expéditive dans l’affaire Lola, insulté Anne Hidalgo et Louis Boyard…

Un casier ultra-chargé (les amendes cumulées dépassent 7,6 millions d’euros), qui a évidemment lourdement pesé dans la décision de l’Arcom de ne pas renouveler la fréquence de C8.

Dans une émission récente, Cyril Hanouna encourageait les dirigeants du pays à rappeler régulièrement les « racines chrétiennes de la France ». Énième preuve que l’animateur potache était devenu le bras armé du projet idéologique réactionnaire de Vincent Bolloré.

Il pourrait rebondir dans le groupe M6 à la rentrée.

Quant au canal 8, il sera occupé à partir du 6 juin par La Chaîne parlementaire (LCP)-Public Sénat. Une tout autre histoire


Richard Sénéjoux. Télérama N° 3920. 26/02/2025


2 réflexions sur “Ils se croyaient intouchables…

  1. bernarddominik 27/02/2025 / 13h16

    A vrai dire je ne regarde jamais C8 et comme la chaîne ne respecte jamais les horaires, je ne regarde ni n’enregistre les films qui y son programmés. Donc pour moi c’est indifférent. Mais quoi qu’on pense de C8 la censure n’est jamais une bonne nouvelle.

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