Publiée en décembre dernier, la dernière étude de la Fondation Jean Jaurès, dépeint une France de plus en plus détachée de l’actualité. La coautrice, Guénaëlle Gault analyse les ressorts de ce désintérêt de masse et ses conséquences inquiétantes pour la démocratie.
- Votre étude diagnostique « un exode informationnel », dépeint un pays en « burn-out médiatique » et une « société-info malade »… Cela va-t-il si mal entre les Français et l’info ?
Oui. Depuis notre étude sur « la fatigue informationnelle » en 2022, la situation s’est encore dégradée. Le besoin d’info est réel, pourtant, de nouveaux Français s’en détachent. Cela se traduit par un sentiment de trop-plein, d’angoisse, d’impossibilité de prendre du recul.
L’attention diminue, on commente moins l’actualité entre amis ou collègues, le nombre de canaux consultés pour s’informer baisse.
L’information a tendance à davantage provoquer des réactions émotionnelles qu’à aider à comprendre les enjeux. Au lieu de permettre de se faire une opinion,’ elle produit de la vulnérabilité supplémentaire.
Résultat, on voit augmenter la part de ceux qu’on appelle les « submergés », qui subissent l’info et s’y noient sans pouvoir reprendre le contrôle. Ils en viennent à remettre en cause son statut, sa véracité, ne savent plus ce qui est important ou pas.
- D’autres choisissent la voie du divertissement.
Oui, il y a aussi ceux qui vont vers une nouvelle forme de divertissement qu’on appelle le binge scrolling (le « défilement infini ») : un sondé sur deux nous dit qu’il lui arrive régulièrement de passer beaucoup de temps sur son téléphone, de manière passive, à enchaîner les vidéos sur des réseaux sociaux comme TikTok ou Instagram.
Ne l’avez-vous pas remarqué en prenant les transports en commun ?
C’est du divertissement au sens étymologique, comme le disait Pascal, divertere, « se détourner de » : on se détourne de l’information pour des divertissements dont, à la fin, on ne retient rien. Ce sont des machines à capter l’attention.
- Machines dont la principale victime serait, écrivez-vous, l’information…
L’écosystème médiatique s’est fragmenté en de nombreux canaux et donc enrichi. Les médias et les réseaux sociaux sont en compétition pour capter votre attention, ce qui provoque, comme le dit le sociologue Dominique Boullier, un « grand réchauffement médiatique ».
Le cerveau fonctionne avec deux systèmes, l’un automatique et émotionnel, l’autre réflexif. C’est pourquoi beaucoup de plateaux télé activent la polémique pour capter votre attention.
Les plateformes et les réseaux sociaux comme Facebook, Instagram, X, ont conçu leurs algorithmes pour vous y faire rester un maximum de temps et vous relancer sans arrêt avec des vidéos.
Les médias traditionnels ne se battent pas avec les mêmes armes. Certains cherchent à reproduire le buzz, en y laissant parfois leur âme journalistique.
- Pourtant, les audiences des JT de 20h, des antennes de Radio France ou des chaînes d’info sont bonnes…
Certains tirent leur épingle du jeu, mais quand on « dé-zoome », c’est bien l’ensemble des médias traditionnels qui perd progressivement du terrain.
Parler d’exode permet de montrer les terres vers lesquelles on s’exile, par exemple les informations alternatives ou le complotisme. Par défiance ou dépit, on va chercher l’info ailleurs, principalement sur les réseaux sociaux.
Avant, c’était les blogs et les forums… Certains stoppent aussi tout contact pour revenir à leur propre vie. Cela est inquiétant pour la démocratie. Si une partie du pays se retire du débat public, elle le laissera aux mains des plus polarisés.
- Dans votre étude, 53% des interrogés confient avoir désormais du mal à distinguer une vraie info d’une fausse. Comment l’expliquez-vous ?
Quand les gens s’orientent vers le divertissement ou des informations alternatives et qu’en parallèle les médias traditionnels tirent vers de l’info spectacle, on a de plus en plus de mal à savoir où est l’info réelle.
Avant, il y avait un émetteur et un récepteur clairs. N’importe qui à présent sur les réseaux sociaux peut prétendre délivrer une information ou la commenter. C’est ce qu’a dit Elon Musk : « You are the media now » (« Vous êtes le média maintenant »). Cela met à mal le statut de l’information.
- Les fractures de la société participent-elles de l’exode ?
Nos études montrent que la France est moins polarisée qu’elle en a l’air : c’est surtout la sphère politico-médiatique qui l’est. Il y a une crise de la représentation de la société dans les médias. Certains ne rendent visibles que les pôles les plus extrêmes en écrasant la majeure partie de Français aux opinions plus nuancées, ou véhiculent des grilles de lecture déclinistes qui ferment les débats.
Par exemple, parler d’« archipellisation » de la France à tout bout de champ [théorie selon laquelle la société se disloquerait en catégories de Français sans préoccupations communes, ndlr] devient un discours dominant sans contradiction aucune. Cette vision anamorphose l’image de la société. La France est bien plus reliée qu’on ne le dit !
- Comment réconcilier les Français avec l’information ?
Par un travail sur les formats, les rituels, le ton. Il faut réinventer des formes de sommaire avec un début, un milieu, une fin, pour pouvoir se repérer dans des flots continus et hiérarchiser les contenus. C’est ce qui explique le succès des nèwsletters, par exemple.
Ensuite, par la régulation stricte des réseaux sociaux par les pouvoirs publics, et par l’éducation aux médias : pourquoi ne pas introduire des cours d’éducation aux médias du CE2 à la terminale, avec une épreuve au bac ?
L’école est le lieu pour apprendre à se repérer dans ces territoires que sont, Internet et les réseaux sociaux, à sourcer une information, à s’assurer d’une pluralité de points de vue… Enfin, les médias doivent engager un travail de fond pour passer d’une logique d’audience à une logique de public.
Que voulez-vous dire ?
Miser sur la qualité du public plutôt que sur la quantité de l’audience. Arte, qui avait l’image d’une chaîne pour un public âgé et CSP+, capte un nouveau public par ses formats, notamment sur YouTube, où ses émissions font écho aux préoccupations des plus jeunes. Si vous connaissez votre public, que vous nourrissez des échanges avec lui, vous aidez à combler la crise de la représentativité, vous parlez aux gens d’eux et de ce qui leur importe : donc, vous les raccrochez.
Propos recueillis par François Rousseaux. Télérama. N° 3919. 19/02/2025
Même les médias publics comme France Info A2 FranceInter … manipulent l’information en cachant des faits qui donnent une autre vision de la réalité. On ne peut plus faire confiance aux médias. Toute information doit être complétée par d’autres médias notamment les journaux étrangers ou des sites comme invest’igation. Sur l’Ukraine il faut lire Michel Collon. Sur l’Algérie Karim Zeribi…