Escarmouches commerciales autour de la viande de porc : une Chine entre quête de souveraineté alimentaire et logiques de guerre économique
Depuis l’été 2024, une partie de bras de fer commercial, portant sur les échanges de viande porcine, s’est engagée entre la République populaire de Chine (RPC) et l’Union européenne. Il en résulte deux enseignements liminaires.
Le premier réside dans la vision qu’il faut avoir de la mondialisation : la globalisation libérale aux marchés nationaux décloisonnés et ouverts est révolue. Elle est désormais un théâtre d’affrontements entre grandes puissances commerciales rivales et qui font du commerce un vecteur de guerre commerciale, dont les principales armes sont les normes (juridiques, technologiques et environnementales) ainsi que les droits de douane.
Le second enseignement porte sur la place de l’agriculture dans cette conflictualité géoéconomique : elle est d’autant plus centrale que, activité productive nourricière par excellence, elle est un puissant outil d’influence et de contrainte sur les logiques de souveraineté alimentaire des États.
En faisant le choix de mettre la pression sur les flux de viande porcine entre elle et l’Union européenne, la RPC opte pour une tactique qui peut s’avérer doublement payante : en faveur de sa propre agriculture et contre les systèmes productifs de la Vieille Europe. Elle démontre aussi toute son habileté manœuvrière dans les guerres économiques qui, aujourd’hui, exacerbent les rapports de force au sein d’un monde de plus en plus polycentrique.
À cet égard, les rivalités commerciales sino‐européennes sont un des multiples avatars des recompositions géoéconomiques et géopolitiques d’un monde « inflammable » (Dominique de Villepin), aux maintes tensions et aux hiérarchies de puissance en phase constante de recomposition.
- L’essentiel pour pékin : le maintien des exportations de voitures électriques
Pour commencer, il faut rappeler que le contentieux entre Pékin et Bruxelles commence autour d’une tout autre question : les importations de voitures électriques depuis l’« Empire du Milieu ».
Suite à une enquête longue de près de 9 mois, les instances européennes considèrent que la Chine (pour qui l’Europe est le premier marché de véhicules électriques) octroie à l’égard de son industrie automobile des subventions massives qui, de facto, permettent aux entreprises de vendre sur les marchés mondiaux à des prix particulièrement compétitifs.
Face à cette tactique géoéconomique assimilable à du dumping, Bruxelles annonce en juin 2024 une taxation à hauteur de 10 % sur les véhicules électriques fabriqués en Chine et rajoute une surtaxe compensatrice ciblée et modulée en fonction des constructeurs et des aides nationales dont ils profitent (17,4 % pour le fabricant chinois BYD, 20 % pour Geely et 38,1 % pour SAIC, et pour les autres constructeurs, un droit moyen de 21 %)
En guise de représailles, Pékin annonce alors des investigations sur la filière porcine européenne, anticipant possiblement une hausse des droits de douane sur les importations venues d’Europe.
A priori, il serait tentant de considérer que la riposte chinoise est faible, voire dérisoire. La question de l’automobile semble autrement plus importante : 40 % du marché mondial des plus grands constructeurs allemands (Mercedes, Audi, Volkswagen) est en Chine où les ventes planétaires de véhicules électriques ont bondi de 70 % pour la seule année 2023 et où les subventions au secteur ont atteint 25,5 milliards de dollars entre 2014 et 2022.
À cette aune, les 3 milliards de dollars d’exportations européennes de viande porcine vers la Chine paraissent bien anecdotiques. Mais il faut se méfier des apparences : en faisant ce choix, la RPC évite de se mettre en difficulté tout en exacerbant les rivalités géoéconomiques agricoles entre les systèmes productifs d’élevage au sein même de l’Union européenne.
- Le marché mondial de la viande de porc est chinois… Et il est en partie importateur
Pour Pékin l’un des principaux enjeux humains réside dans le fait de répondre à une demande alimentaire toujours grandissante. Celle‐ci, à la hauteur d’une population de 1,4 milliard d’habitants et en pleine phase de transition alimentaire, est caractérisée par une forte consommation de protéines d’origine animale.
Aujourd’hui, le marché alimentaire assimile plus de 50 millions de tonnes de viande de porc par an et ce chiffre devrait croître de quasiment 10 millions de tonnes supplémentaires d’ici les dix prochaines années. Ce qui signifie que la RPC représente à elle seule plus de la moitié du marché mondial de la viande de porc.
Afin de satisfaire ses immenses besoins, la RPC facilite donc les importations de produits porcins venus du monde entier et notamment d’Europe. Ainsi, au cours de l’année 2023, la Chine a importé un total de 2,72 millions de tonnes de viande de porc et d’abats.
. Ces achats procèdent, à près de 50 %, de l’Union européenne, plus particulièrement d’Espagne, du Danemark, des Pays‐Bas et de France. Au‐delà, la viande porcine importée vient des États‐Unis, du Brésil et du Canada.
Pour toutes ces puissances agro‐exportatrices, le marché chinois est stratégique. Ainsi, en France, la Chine est devenue le premier marché d’exportation de viande porcine. Près de 20 % des exportations françaises de viande porcine prennent la direction de la Chine et ce marché valorise par ailleurs des produits qui, en Europe, ne trouvent guère preneurs (pieds, oreilles, abats).
La diplomatie économique que la France développe avec Pékin a donc intégré en son sein la question de la vente des produits carnés porcins. En 2023, Emmanuel Macron est en visite officielle en Chine et il est accompagné de nombre de cadres de l’interprofession agroalimentaire (notamment le président d’Inaporc et une cinquantaine de chefs d’entreprises).
La France obtient alors 15 nouveaux agréments pour des sociétés françaises (notamment des abattoirs) ce qui leur donne le droit à exporter leurs produits en Chine et d’accéder à ce marché d’envergure majeure.
Stéphane Dubois. Benjamin Claverie. Source IRIS — novembre 2024. (Extraits – Lecture libre)