Comment combattre la concentration dans les mains de quelques-uns, notamment celles de Vincent Bolloré, et les idées nauséabondes qui en découlent ?
Dialogue entre l’historien des médias Alexis Lévrier et Arié Alimi, vice-président de la Ligue des droits de l’homme, avocat et cofondateur du collectif Stop Bolloré.
Les participants ont avancé des pistes de travail pour garantir le pluralisme.
Alexis Lévrier- Arié Alimi. L’Arcom a refusé en juillet de renouveler les fréquences sur la TNT des chaînes C8 et NRJ12. Le groupe Bolloré en conserve cependant six sur les quinze remises en jeu, dont celle de CNews. Ne compter que sur une réaction d’instances comme l’Arcom, dont le champ d’action est limité, est-ce un piège ?
Ce capitalisme réactionnaire vise à instaurer une idéologie d’extrême droite, et à rendre acceptable son arrivée au pouvoir. Lorsque nous avons créé le collectif Stop Bolloré, avec des médias indépendants, des syndicats de journalistes, des historiens, nous nous sommes dit qu’il fallait utiliser tous les leviers possibles et imaginables. L’Arcom existait depuis un moment et n’agissait en rien pour empêcher les discours racistes, réactionnaires, antiféministes, antisémites diffusés du matin au soir sur CNews.
Nous avons essayé d’utiliser l’outil juridique avec des plaintes d’organisations antiracistes, de remonter des signalements à l’Arcom, d’étudier et de décrypter les discours diffusés. Est-ce que ça a suffi ? Non. En revanche, cette décision de l’Arcom est une première victoire.
- Plusieurs milliardaires rachètent des médias : Rodolphe Saadé avec BFMTV, Bernard Arnault avec Paris Match, Pierre-Édouard Stérin… Est-ce qu’on ne se focalise pas trop sur la figure de Bolloré ?
On a raison de se focaliser sur Vincent Bolloré, parce qu’il n’y a pas d’autre exemple dans notre histoire, à part François Coty dans les années 1920, qui a échoué assez rapidement. Le modèle de Bolloré, c’est Rupert Murdoch : il est présent partout, dans les médias audiovisuels, la presse écrite, la publicité, la communication, la distribution avec les boutiques Relay, la chanson et les festivals de musique, et bien évidemment l’édition, où il a tenté d’acquérir les deux groupes les plus importants, Editis et Hachette. Bolloré nous fait basculer dans une nouvelle ère, celle d’un empire politico-médiatique. Ceux qui avaient encore des doutes ont pu le constater au moment des législatives.
Après, il y a la responsabilité du pouvoir, et celle d’Emmanuel Macron : Bruno-Roger Petit, qui est un peu l’agent de liaison entre Bolloré et l’Élysée, a prévenu Pascal Praud quelques heures avant l’annonce de la dissolution. Il est hallucinant que le groupe Bolloré ait été prévenu de la dissolution avant le premier ministre, la présidente de l’Assemblée nationale et le président du Sénat.
C’est ce qui a permis au groupe Bolloré d’entamer un blitzkrieg où tous les moyens ont été utilisés, y compris la création d’une émission sur Europe 1 avec Cyril Hanouna, qui avait uniquement pour but de faire gagner le RN, avec toutes les manipulations que vous pouvez imaginer.
Deux jours avant le deuxième tour, le Journal du dimanche (JDD) a lancé une pure fake news, signée par un journaliste qui n’existe pas, disant que si la majorité présidentielle était reconduite, elle abandonnerait la loi immigration. C’était une façon de convaincre les électeurs d’En marche ou les électeurs de la droite républicaine classique de voter pour le RN.
Il y a donc une vraie responsabilité du pouvoir, et c’est pour cela qu’on a besoin du collectif Stop Bolloré et de l’Arcom. Ce n’est pas que l’Arcom ait un pouvoir extraordinaire, mais c’est un des rares contrepouvoirs pour lutter contre Bolloré.
Cela posé, cette bollorisation est plus large : Bolloré a montré qu’on pouvait se débarrasser de tous les journalistes d’une rédaction et inverser la ligne éditoriale sans quasiment aucune réaction.
Les autres patrons de presse ont tendance à faire pareil. C’est inquiétant et, malheureusement, les états généraux de l’information, qui viennent de rendre leurs travaux, ne proposent pas de solution à la hauteur des enjeux.
Les états généraux de l’information (EGI) ont publié le 12 septembre un rapport avec 15 grandes propositions. Ils avaient été lancés au moment de la nomination très contestée de Geoffroy Lejeune à la tête du JDD.
- Mais rien ne renforce dans leurs propositions le pouvoir des rédactions. S’agit-il d’une occasion manquée ?
Arié Alimi En fait, ce n’était pas une occasion tout court. À partir du moment où vous n’invitez pas les médias indépendants, ni même le SNJ et le SNJ-CGT, les syndicats de journalistes, on a des états généraux qui sont conçus par Emmanuel Macron pour ne pas avoir d’aboutissement politique, ni pour prendre de décisions. Comme ces commissions parlementaires sur la concentration des médias, où des patrons viennent pour dire des mensonges sans être sanctionnés. À partir du moment où les journalistes n’ont pas d’outils pour se battre contre la partie capitalistique de leur média, c’est mort.
Pourtant, il existe des outils qui pourraient servir à lutter. Comme la charte déontologique, qui a été intégrée en 2016 par la loi Bloche. Et qui permet, si elle n’est pas en cours de discussion ou de négociations, de priver le journal des aides publiques à la presse. C’est une énorme sanction. Il suffirait de considérer que cette charte déontologique est un véritable contrat entre la partie journalistique et la partie capitalistique, et d’aller voir un juge. Ça permettrait de dire : si vous voulez désigner un directeur de la rédaction comme Geoffroy Lejeune, qui a déjà été condamné pour provocation à la haine raciale, qui porte des idées réactionnaires d’extrême droite, qui ne correspond pas aux valeurs de la charte, on peut avoir une sanction judiciaire. Ce type d’idée devrait être validé de manière législative.
Alexis Lévrier Je partage complètement cet avis. J’avais de l’espoir, d’autant qu’une proposition de loi transpartisane était née de ce qui s’était passé au JDD, portée par Sophie Taillé-Polian. Elle n’a pas été examinée. La majorité présidentielle l’a reportée après les états généraux. Et finalement le comité de suivi qui chapeaute les EGI a décidé d’écarter ce qui était proposé en commission, à savoir un droit d’agrément pour éviter des Geoffroy Lejeune. Il faut une volonté politique pour affronter ces patrons de presse. Aujourd’hui, cette volonté politique n’existe pas.
- Le service public peut-il être une alternative ? La couverture des élections législatives, ou les récentes déclarations de Delphine Ernotte, la pédégère de France Télévision, qualifiant Cyril Hanouna « d’immense homme de télévision », sonnent-elles comme une capitulation du service public ?
Alexis Lévrier Ce n’est pas une capitulation, plutôt une situation d’attente et de peur, qui est due une fois encore au pouvoir politique actuel, puisque Emmanuel Macron a supprimé la redevance, sans imaginer de solution pérenne pour la remplacer.
Pendant deux ans, c’est une fraction de la TVA qui a joué ce rôle, mais cette situation s’arrête en 2025.
Nous aurions vraiment été au bord du vide si le RN avait gagné, car il aurait eu l’opportunité de le privatiser ou d’en faire un outil de propagande, comme pour tous les régimes illibéraux arrivent au pouvoir.
Arié Alimi Il ne faut pas être trop naïf. Il n’y a pas de média sans ligne idéologique ou politique. Sur le service public, à France Inter, Adèle Van Reeth porte la ligne idéologique du printemps républicain et défend évidemment le pouvoir qui l’a nommée. Après, il existe des moyens pour protéger les journalistes et les auditeurs, avec des mécanismes d’indépendance pour la rédaction, et le pluralisme.
Le respect du pluralisme implique que des émissions et des personnalités puissent s’exprimer, notamment pendant les campagnes électorales, avec une représentativité générale de l’échelon politique et des idées.
- En Belgique, il existe un cordon sanitaire médiatique face à l’extrême droite. Est-ce que ce serait profitable et exercerait une influence face à cette bollorisation ?
Alexis Lévrier Je pense que c’est vraiment une utopie. Parce que le cordon sanitaire se fait surtout autour des médias de gauche. Et l’extrême droite est partout : on parle de Bolloré, mais il y a Pierre-Édouard Stérin qui a le projet de créer un empire du même type, et Daniel Kretinsky qui était prêt à abandonner Marianne à ce milliardaire d’extrême droite, exilé fiscal par ailleurs.
Même les milliardaires « traditionnels », les oligarques qui sont là pour défendre leurs intérêts, trouvent que, finalement, la constitution de ces empires d’extrême droite n’est pas un problème. Aujourd’hui, la réalité, c’est que l’extrême droite étend son emprise sur l’ensemble des médias français.
Arié Alimi Il existe une possibilité de restaurer une forme de cordon sanitaire : il faudrait que toutes les personnalités politiques de gauche cessent d’aller sur CNews, ou dans des émissions comme celle d’Hanouna. Évidemment, j’entends l’argument : il faut occuper le terrain, sinon leurs auditeurs n’entendront pas d’autre son de cloche. Certes. Mais si on ne va plus chez eux, comment vont-ils respecter leur obligation de pluralisme ? L’Arcom pourra alors leur dire : « C’était à vous de changer de ligne pour les amener chez vous. » Donc, dites-le à tout le monde : on ne va plus chez CNews, on ne va plus chez C8, on ne va plus chez Bolloré !
Propos recueillis par Caroline Constant, Tom Demars-Granja, Honorine Letard. Source (Extraits)
La loi devrait limiter plus drastiquement la possession de médias.
Je me souviens, lors de l’arrivée des nouvelles chaines, dont la 5 de Monsieur BERLUSCONI..c’était la queue devant sa porte..