Patrick Drahi : l’empire en décrépitude ?

[…] Considéré auparavant comme risqué, le groupe de télécoms constitué autour de trois entités (Altice France, Altice international, Altice USA) est désormais classé en catégorie « junk bonds » (littéralement « obligations pourries »).  Il est étranglé par les dettes : plus de 60 milliards de dollars (54,5 milliards d’euros), dont 24,2 milliards d’euros pour la seule entité Altice France.

L’ampleur des sommes en jeu dépasse de très loin les dossiers Orpea, Casino ou Atos, qui défrayent la chronique financière et judiciaire française depuis plus de deux ans.

Et c’est sans doute pour éviter de connaître un destin comparable que Patrick Drahi a décidé depuis un an de prendre les choses en main. Soucieux de ne pas laisser la justice mettre le nez dans ses affaires, de voir les créanciers démanteler son groupe et le ruiner, l’homme d’affaires est devenu le syndic de faillite de son propre groupe, en tentant d’organiser la restructuration pour son compte.

 « La dette, c’est zéro sujet. » En octobre 2023, Patrick Drahi fanfaronne encore devant les élus du CSE d’Altice France, secoués et outrés par les révélations de l’affaire Pereira. Quelques semaines plus tard, le milliardaire tient un tout autre discours face aux créanciers et investisseurs de son groupe.

Il leur promet d’honorer ses échéances et de les rembourser rubis sur l’ongle. Il n’y aura aucun tabou pour remettre de l’ordre dans le groupe. BFM, SFR, le câble aux États-Unis, il n’y aura aucun tabou, « tout est à vendre », leur explique-t-il alors.

Les créanciers en sortent rassurés : Patrick Drahi va respecter les règles du monde financier. Attirés par les taux d’intérêt mirifiques proposés par le groupe, ils ont dans leur grande majorité accepté de prêter de l’argent à Patrick Drahi sans prendre la moindre garantie (nantissement, hypothèque). Ils vont vite mesurer leur erreur. […]

La prochaine échéance obligataire du groupe en 2025 s’élève à 1,5 milliard d’euros, les autres plus importantes (5,6 milliards d’euros) en 2027. D’ici là, les cessions qu’il a déjà réalisées lui permettent de patienter. Il espère qu’entre-temps les créanciers accepteront de se montrer raisonnables et de suivre l’exemple de certains financiers aux États-Unis qui sont en passe de signer un report de remboursement de dix-huit mois, par peur de tout perdre.

Opacité

Mais Patrick Drahi a-t-il autant de temps qu’il le dit ? Depuis l’été 2023, le milliardaire s’est activé pour réaliser des cessions et desserrer l’étau financier qui étouffe son groupe. Il a cédé les data centers de SFR au fonds d’infrastructures de Morgan Stanley, sa participation de 49 % dans le réseau La Poste Mobile à Bouygues, les sociétés américaines Cheddar News et Teams, et surtout Altice Média (BFM-RMC). En même temps qu’il a revendu sa participation dans BT, il a accueilli le fonds souverain d’Abu Dhabi dans le capital de Sotheby’s, la maison d’enchères devenue sa propriété personnelle depuis 2019. […]

La chute sans fin de SFR

Quant à SFR, son sort n’est guère plus enviable. À compter de son rachat par Patrick Drahi, le deuxième opérateur de télécoms en France connaît une chute sans fin. Trimestre après trimestre, la situation se dégrade. Depuis le début de 2024, elle a encore empiré. Insensible à la baisse du pouvoir d’achat qui pèse sur les ménages, indifférente aux récriminations de ses clients sur la médiocre qualité de ses services, le groupe a décidé, à l’inverse de tous ses concurrents, d’augmenter le prix de ses abonnements et d’abandonner toutes les offres promotionnelles.

Les conséquences ne se sont pas fait attendre : les clients ont fui. Au premier trimestre 2024, l’opérateur de télécoms a perdu un demi-million d’abonnés dans la téléphonie mobile, soit presque autant que pendant toute l’année 2023. Dans le fixe, alors que ses concurrents, comme Bouygues Telecom, continuent de voir le nombre de leurs abonnés progresser, SFR régresse, avec près de 70 000 abonnés en moins. La société qui était déjà dans le rouge en 2023, continue de plonger : au premier trimestre, son chiffre d’affaires a reculé de 3,6 % et son résultat brut d’exploitation de 6,5 %.

Dès lors, qui peut être intéressé à racheter SFR, si la Commission européenne continue, au nom du maintien de la concurrence, à refuser la disparition d’un quatrième opérateur de télécoms en France ? Et même si elle lève son veto, à quel prix un de ses concurrents est-il prêt à reprendre cette entreprise en pleine déconfiture ? Certainement pas 24 milliards d’euros, pensent des connaisseurs du dossier.

Ce qui est vrai pour SFR l’est certainement pour tout le reste : la valeur des actifs d’Altice ne correspond pas ou plus aux 60 milliards de dollars de dettes qu’a levés Patrick Drahi pour constituer son groupe.

Peu à peu, le monde financier est en train de réaliser qu’il a cédé aux sirènes de ces hommes d’affaires dont la réussite ne reposait que sur des illusions de l’argent gratuit. Les mirages se sont dissipés, les bulles sont en train d’éclater, il ne reste que les dettes. Dont une partie est irrécouvrable. […]


Martine Orange. Mediapart. Source (extraits).


Une réflexion sur “Patrick Drahi : l’empire en décrépitude ?

  1. raannemari 19/08/2024 / 18h48

    Les Émirats arabes unis vont investir plus de 1 milliard de dollars dans la société du milliardaire franco-israélien, Patrick Drahi en très grande difficulté financière face à ses créanciers et surtout au boycott sans précédent qu’il subit depuis la « guerre à Gaza ».
    https://europalestine.com/2024/08/18/collaborateurs-un-jour/

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