… et si on essayait l’égalité…

… à l’Éducation Nationale…

« Un incroyable gâchis de talents » c’est ainsi que l’économiste Xavier Jaravel désigne l’auto-disqualification de nombreux jeunes, en particulier aux revenus modestes, et de filles, qui s’interdisent de poursuivre des études scientifiques.

Lors d’une expérience, 20 000 élèves de classe de terminale ont été sensibilisés aux métiers de la science et de l’innovation.

Résultat : 37 % des lycéennes ont choisi une classe préparatoire scientifique aux grandes écoles, contre 24 % habituellement, soit presque autant que les garçons.

Dans le même registre, une étude de l’Institut des politiques publiques (IPP) a montré que seulement 9,7 % des enfants issus des 20 % des ménages aux revenus les plus faibles se retrouvent, une fois adultes, parmi les 20 % des ménages les plus aisés.

Or le souci, c’est que cette immobilité sociale, en haut comme en bas de l’échelle, est nettement plus forte chez nous que dans des pays comparables à la France. Comme le dit l’article des Échos qui rapporte cette étude, l’Hexagone « arrive en tête du classement sur un point : les enfants issus d’une famille dans le haut de l’échelle des revenus sont plus nombreux à y rester ».

Vive la méritocratie !

Peut-on agir ?
Oui, mais seulement dans le public.
À Paris, lors du choix du lycée, les élèves dont l’« indice de position sociale » est faible ont des points en plus pour décrocher les meilleurs bahuts (publics). Et ça marche : la ségrégation sociale y a baissé de 49 % entre 2019 et 2023.
Un succès qui s’explique par l’acceptation progressive des règles du jeu par les parents favorisés, la plupart y étant hostiles au départ (1). Mais l’éléphant dans la pièce, c’est le privé sous contrat, qui progresse à pas de géant.
Dans la capitale, un gros tiers des enfants qui rentrent en sixième choisissent le privé. Cette part augmente fortement, au point qu’ils seront bientôt majoritaires, du jamais-vu. Or le privé, c’est trop facile : les profs — payés par nos impôts — et les élèves choisis par le chef d’établissement, et de la thune demandée aux parents pour leur offrir plus de services !

Et comme tout cela ne suffit pas, de la triche de grande envergure : catéchisme obligatoire et non pas optionnel ; non-enseignement de certaines parties du programme ; personnels payés avec l’argent public pour des heures de cours non effectuées…

C’est le très gros délire (2). Pourquoi ? Parce que le privé n’est pas contrôlé, alors que les élèves non admis ou non réadmis dans ces établissements ne disposent d’aucune procédure d’appel devant le rectorat, à l’inverse de ce qui existe dans le public. Moins de devoirs, moins de contrôles, plus de libertés et de moyens : la concurrence est très légèrement biaisée en faveur du privé.

Comme le rappelle le sénateur communiste Pierre Ouzoulias, certains de ces établissements sont de pures machines à fric, que les rectorats laissent tranquilles par peur de rallumer « la guerre scolaire (3) ». Il a donc déposé une proposition de loi, qui vise à ce que l’État et les collectivités réduisent leurs subventions accordées aux établissements privés les plus sélectifs socialement, ce qui me semble une très bonne idée.

Comme on le voit, notre État a donc de larges moyens pour agir. Il peut, et doit, rétablir l’égalité de droits et de devoirs entre le public et le privé, lutter intelligemment contre la ségrégation, et orienter activement la jeunesse.

Ce n’est pas si dur, tout ça, si ?


Gilles Raveaud. Charlie hebdo. 14/08/2024


  1. « Affelnet : trois ans après la réforme, la mixité sociale et scolaire progresse encore dans les lycées publics de Paris », par Sylvie Lecherbonnier (Le Monde, 4 mars 2024).
  2. «L’enseignement privé, un système parallèle en mal de régulation », par Violaine Morin et Eléa Pommiers (Le Monde, 28 février 2024).
  3. «Pierre Ouzoulias : « Sur le financement de l’école privée, il y a un combat de classe à mener »», par Élisabeth Fleury (L’Humanité, 25 janvier 2024).

3 réflexions sur “… et si on essayait l’égalité…

  1. bernarddominik 19/08/2024 / 10h27

    Pourquoi le privé offre-t-il un meilleur taux de réussite que le public ? C’est ça la vraie question.
    L’intelligence des parents ne se transmet pas aux enfants, c’est le cadre éducatif qu’ils offrent qui permet une meilleure réussite, d’abord parler et écrire correctement.
    Mais il y a aussi l’échec de l’école publique non par manque de moyens, mais par son incapacité à fixer un cadre éducatif, ce que fait le privé, insultez le professeur dans le privé, les parents sont convoqués le jour même et la récidive c’est la porte.
    Deux de mes amies professeurs de français latin grec agrégées sont passées dans le privé pour ça.
    Le public ne peut pas sanctionner et les parents défaillants continuent à percevoir des aides pour un travail qu’ils ne font pas.

    • Libres jugements 19/08/2024 / 15h24

      Bravo Bernard, Ce commentaire comporte bon nombre de clichés colporté par les anti-école public et alimentées par les médias concupiscents.
      D’autre part, il est faux de dire que l’école privée est réellement privée tant elle reçoit de subventions directes ou indirectes par les deniers publics.
      Maintenant il faut bien le dire aucune école privée n’est laïque. Pourtant les écoles catholiques, protestantes, coraniques, israélites bénéficient des subventions et de contrôle par l’État de l’éducation des enfants.
      Pour ma part, il y a donc réellement un problème orchestré par l’État et son ministère pour abattre l’école laïque publique tout simplement pour in fine ne plus avoir un « budget Education » aussi conséquent à prélever dans le budget national.
      Michel

  2. rblaplume 19/08/2024 / 11h06

    Pourquoi créer une nouvelle loi ?
    L’ensemble des dysfonctionnements dans l ‘Enseignement public est connu et référencé par de nombreux textes, rapports dans tous les domaines couverts par le vocable éducation souvent elliptique du terme nationale.
    Les détournements de financements multiples et variés à tous les niveaux du « mille feuille administratif » sont référencés. Les textes officiels du Code de l’éducation, publié pour la première fois en juin 2000, sont une injonction impérative pour l’Ecole laïque et une supplique pour l’enseignement privé et lucratif. Ca fait presque un quart de siècle que ce Code existe.
    L’Etat a tous lesmoyens législatifs et réglementaires pour exercer ses prérogatives mais pas de volonté politique.
    La classe politique en fait de même.
    Que signifie cette démarche qui traduit de l’impuissance pour ne pas dire davantage.
    RBLAPLUME

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