Purge politique à FRANCE INTER

Destruction de la radio publique.

D’aucuns diront aigrement qu’il ne restait plus grand-chose à sauver de France Inter, cette « douce machinerie néolibérale » si bien décrite par l’ancien attaché de production Maxime Cochelin (1), harnachée de sa « vraie-fausse ligne éditoriale : une acceptation sans concession de l’ordre existant », rompue au tempo de l’exécutif et imbibée de ses éléments de langage au point de « créer une anti-réalité », un « anti-réel […], purgé de toute remise en cause des hiérarchies en place ». Mais il reste encore à casser.

Des programmes, des vrais ; des journalistes, des vrais ; des équipes. La directrice Adèle Van Reeth ne consacre que le pire : élargir la surface de la matinale, céder du terrain à l’extrême droite au point que Jordan Bardella puisse saluer publiquement des relations normalisées (2), ouvrir grand les vannes de l’éditorialisation et orchestrer de faux débats recyclant les éternels mêmes intervenants moyennant quelques cautions…

Sans doute revigorée par la relégation aboutie (sans grève au sein de la rédaction de la radio) de l’émission « C’est encore nous », anciennement « Par Jupiter », de Charline Vanhoenacker, l’autoritaire patronne aurait tort de ne pas poursuivre sa stratégie du choc.

Car c’est bien ce que décrivent conjointement la société de producteurs et productrices et celle des journalistes de France Inter (3). En plus de la convocation de Guillaume Meurice par la direction de Radio France pour faute grave qui conduira à son licenciement le 11 juin 2024 – à la suite de la réitération d’une blague qui lui avait valu un interrogatoire devant la police et une surréaliste remontrance de la direction -, la liste des politiques envisagées donne le tournis (4) : amputation d’un tiers du budget du « Grand dimanche soir » – l’émission de Charline Vanhoenacker, encore elle – ; remplacement de « La Terre au Carré » par « une émission de sciences et d’écologie plus « narrative », expurgée de la chronique de Camille Crosnier, du « reportage Grand Format » mensuel de Giv Anquetil et de la chronique « Le Jour où » d’Annaëlle Verzaux (5) ; enfin, disparition pure et simple des « Vies françaises » de Charlotte Perry et de « C’est bientôt demain », d’Antoine Chao – les quatre derniers cités sont d’anciens journalistes de l’équipe de Daniel Mermet. À propos de deux d’entre eux, nous écrivions dans Les médias contre la gauche (Acrimed/Agone, 2023) :

Dans la presse, certains îlots parviennent encore à tirer leur épingle du jeu. Mais peut-on se satisfaire de quelques oasis dans le désert ? Notamment dans l’audiovisuel, où le reportage et l’enquête sociale finissent toujours par disparaître des grilles traditionnelles. Sur France Inter, l’émission « Comme un bruit qui court », qui avait succédé à « Là-bas si j’y suis » — enterrée par Laurence Bloch en 2014 —, a été à son tour éjectée de l’antenne en 2019 par la même directrice, et ce, malgré de bons chiffres d’audience(6). La direction invoquait alors la nécessité de « renouveler l’antenne » avant de se trahir pour de bon : l’émission était « trop militante » (7).

Le saccage se poursuit dans la même veine : la direction s’attaque aux (maigres) espaces restants où peuvent encore s’articuler reportage et critique sociale.

Les salariés de Radio France dénoncent « une atteinte grave au pluralisme » (8). « Purge politique » est plus approprié. Sur fond de future cure austéritaire, de surcroît : le 23 avril 2024, la CGT de Radio France alertait une nouvelle fois (9) sur les dangers du projet de holding visant à regrouper les sociétés de l’audiovisuel public — « réforme » mise en stand-by après la dissolution de l’Assemblée nationale le 9 juin.

Interrogée par Le Monde (10), la direction de France Inter fait péniblement valoir un « souci de lisibilité de la grille ». Un journaliste avance quant à lui une explication renversante : « Les directions de France Inter et de Radio France, condamne-t-il, « tremblent devant les posts de @MediasCitoyens », « le compte X anonyme qui a fait de la station publique, jugée trop critique envers le gouvernement, l’une de ses cibles préférées et de « La Terre au carré » ; qualifiée « d’extrême gauche » : son bouc émissaire »

En d’autres termes, une direction tout ouïe aux aboiements macronistes et à leurs cercles d’influences d’une part ; aux cris d’orfraie de l’extrême droite contre le fort réputé « gauchisme » de la radio publique, d’autre part : les deux (seuls) courants auxquels le duo Adèle Van Reeth-Sibyle Veil ne cesse de donner des gages.

La veille de ces révélations, le professeur d’économie Gilles Raveaud rappelait d’ailleurs qu’une (vieille) revendication ne cesse, quant à elle, de rester lettre morte : « Il n’y a aucune page d’archives de Bernard Maris [économiste assassiné dans les attentats contre Charlie Hebdo, NDLR] sur France Inter. Notamment de sa chronique quotidienne « L’autre économie«  : Il me semble que ça en dit long sur l’état d’esprit des dirigeants de cette chaîne. » (X, 2 mai) « L’esprit Charlie », là encore.

Parce qu’il faut bien rire un peu, terminons avec deux archives récemment déterrées par des internautes. Dans la première (11), Adèle Van Reeth confie d’un air solennel surjoué son « bienfou » d’être entourée d’« humoristes qui sont irrévérencieux, qui n’ont aucune notion du respect, du sacré ». Dans la seconde (12), l’indéboulonnable Léa Salamé confesse l’« obsession » qui l’anime aux commandes de la matinale de France Inter : « Pas d’aller chercher, déceler la vérité, [mais] qu’il y ait un moment » : « Le plus important, évidemment que ce n’est pas la question, mais c’est le moment ! Ce n’est même pas la réponse, c’est le moment. C’est-à-dire que peu importe la question, peu importe la réponse, il faut qu’il y ait un moment […], que l’auditeur soit surpris. Pour moi, un bon journaliste, c’est quelqu’un qui va faire un moment ». Piétiner des salariés, piétiner la pensée critique, piétiner le pluralisme, piétiner toute forme de contre-pouvoir : voilà qui devrait fournir à la vedette du « service public » un joyeux « moment » à médi(a)t(is)er.


Post-scriptum. Des pensées à M le magazine du Monde, qui en septembre 2023, alignait les mièvreries journalistiques ordinaires (13) pour mieux tresser les lauriers d’Adèle Van Reeth : une patronne qui « fait entendre sa différence à France Inter ». Pour sûr. Quoiqu’en matière de sape des programmes et de répression de la critique, elle puisse se targuer de faire fructifier un vieil héritage patronal.


Médiacritique N° 51 – Juillet-Septembre 2024


  1. « France Inter : dans les coulisses d’une douce machinerie néolibérale », lundi matin, 16 mai 2023.
  2. « Le Pen grande gagnante : un matraquage médiatico-sondager », Médiacritiques n°47, juil.-sept 2023, p. 8.
  3. Communiqué de la Société des Producteurices de France Inter (SDPI) et de la Société des Journalistes de France Inter (SDJ), 3 mai.
  4. À ce tableau de chasse, il faut ajouter la suppression de l’émission. La Librairie francophone.
  5. L’émission sera finalement maintenue, mais sans les reportages. Lire « Radio France : « La Terre au carré » sauvée, l’écologie toujours menacée », Reporterre, 18 mai.
  6. Depuis 2019, les deux animateurs, Antoine Chao et Charlotte Perry, se sont vus gracieusement confiés deux émissions, respectivement « C’est bientôt demain. (15 minutes le dimanche à 14 h 40) et « Des vies françaises » (10 minutes le samedi à 6 h 11). Vous avez dit déclassement ?
  7. « Comme un bruit qui court » : la fin d’une émission « trop militante » pour France Inter ? », Télérama,7 décembre 2020.
  8. Lire aussi « Radio France a peur de son ombre », SNJ Radio France, 7 mai et « Soutien indéfectible à Guillaume Meurice et à Charline Vanhoenacker. Une onde de choc qui doit être entendue », SNJ-CGT, 5 mai.
  9. « Avis de tempête sur l’audiovisuel public. Radio France déjà dans la tourmente ! », CGTRadio France, 23 avril.
  10. « À France Inter, journalistes et producteurs s’inquiètent pour leur liberté d’expression », Le Monde, 3 mai.
  11. « Le point G., Léman bleu. 8 février 2023.
  12. Konbini, 19 avril 2023.
  13. « Le show-biz de l’information », Médiacritiques n°48, oct.- déc. 2023, p. 28.

2 réflexions sur “Purge politique à FRANCE INTER

  1. bernarddominik 10/07/2024 / 8h04

    A croire que France inter est encore trop indépendante. Où pas assez?

  2. tatchou92 10/07/2024 / 15h52

    Les journalistes de France Inter qui font du bon boulot, vont-ils devoir s’exiler à Londres, afin que « ..les Français parlent aux Français »… et qu’un air de Liberté flotte dans nos récepteurs ?

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