Le bon temps des colonies

Dans l’arsenal lexical à la disposition de la gauche intellectuelle et activiste du XXIe siècle, aux côtés de l’incontournable « systémique » — qui a pour lui l’incomparable avantage d’aller avec tout, ce qui en fait une sorte de fashion touch de l’engagement -, le mot « colonial », éventuellement accompagné de ses préfixes courants, -post, -dé, -néo, tient une place de choix. Difficile d’y échapper dès lors qu’il s’agit de commenter l’état du monde et des rapports internationaux.

Il peut surgir au détour d’une analyse géopolitique ou économique – voire sociale -, d’un meeting électoral ou d’une tribune médiatique, et même d’une banale conver­sation dans la file d’attente du boulanger qui vient de gagner le prix de la meilleure baguette de Paris. Et il est bien évidemment consubstantiel à tout commentaire sur le conflit israélo-palestinien – sauf, cela va de soi, s’il émane d’une taupe sioniste téléguidée par le Mossad et financée par la banque Rothschild.

Une chose frappe, lorsque l’on écoute attentivement tous ces discours sur le « fait colonial » — dont certains peuvent parfois être tout à fait pertinents. Il n’y est jamais question ni de la Russie ni de la Chine. Jamais. Or, dès lors que l’on veut parler aujourd’hui de colonialisme, dans toutes les acceptions du terme — territoriale, idéologique et économique -, comment ne pas citer ces deux États prédateurs, qui se pensent comme des empires ? Le premier s’est lancé dans une guerre d’annexion d’un pays voisin, l’Ukraine, dont l’indépendance proclamée voilà trente-trois ans est vécue comme un affront, et beaucoup sont convaincus, à juste titre, qu’il ne s’arrêtera pas là parvient à ses fins.

Quant au second, outre le fait qu’il ne cache pas, c’est un euphémisme — vouloir, au besoin par la force, faire rentrer au bercail pékinois la dissidente Taïwan, il revendique une hégémonie sans partage sur une grande partie du Sud-Est asiatique, entre carotte et bâton, « coopération » économique et « manœuvres » militaires, et mène au pas de charge son grand « projet stratégique » des nouvelles routes de la soie, destinées à étendre le « manteau chinois » sur toute l’Europe et l’Afrique.

On nous objectera que nous sommes hors sujet. Que la seule question qui vaille, c’est l’atavisme colonial de l’Occident, qui continue d’empoisonner le « Sud global », cette entité fantasmée peuplée d’éternels grands enfants sous tutelle qui ne sont pour rien dans l’histoire passée et présente de leurs pays respectifs et n’ont joué aucun rôle dans la marche du monde.

Admettons que cette vision très européano-centrée et quelque peu méprisante à l’égard des peuples qu’on prétend défendre — nous sommes responsables de tout car nous sommes tout et vous n’êtes pas grand-chose… -, à défaut d’être fondée, fasse partie du débat d’idées.

Mais il y a un paradoxe à vouloir faire du colonialisme la grille de lecture obligatoire de tout fait social ou géopolitique actuel et, dans le même temps, le figer dans sa configuration du passé. Il serait un fait contemporain déterminant, mais qu’on ne pourrait analyser que comme étant une affaire ancienne. Tout ne serait qu’une question d’« héritage ».

Le colonialisme est un fait historique. Des chercheurs en étudient sans cesse les manifestations, qui sont multiples et de diverses natures, ainsi que les conséquences, passées et présentes. Mais, pas plus que l’esclavage, il ne s’est éteint. Il perdure, sous d’autres formes que celles d’hier, et est également exercé par d’autres acteurs.

On peut certes regarder ces acteurs avec les yeux de Chimène, pour diverses raisons – ils sont antiaméricains, ils sont virils et musclés, ce sont de fins stratèges, ils financent mon parti, ils n’aiment pas la démocratie, ils savent servir le thé… Mais l’honnêteté commande de le reconnaître.


Gérard Biard. Charlie hebdo. 22/05/2024


6 réflexions sur “Le bon temps des colonies

  1. bernarddominik 29/05/2024 / 7h13

    Il serait temps que les journalistes mais aussi les africains se rendent compte qu’entre les états il y a uniquement des relations d’intérêt. Le reste c’est du baratin et le colonialisme fait partie du baratin, c’est du domaine de l’histoire pas de l’actualité. Je mets toutefois une exception : la Kanakie et Mayotte volées aux kanaks et aux Comores.

    • Libres jugements 29/05/2024 / 10h53

      Bonjour Bernard, lorsque l’État français en d’autre temps a décidé l’expansion économique de la France hors de la métropole en conquérant de nouveaux territoires, y établissant après avoir confisqué les ressources et les terres d’un pays, asservissant (ou le convertissant à un culte) les populations autochtones, la France a créé les malaises d’aujourd’hui dans bon nombre de pays.
      Que 150 ou 200 ans après, les peuples autochtones entendent reconquérir leurs autonomies après avoir été autant pillé par les colons franchouillard, est de l’ordre naturel des choses.

      Il y a peut-être une rare exception, mais n’est pas pour autant glorieuse, elle concerne Guadeloupe et Martinique qui furent une étape entre Bordeaux et ces iles, Destination temporaire exploitée par l’esclavage Des Africains des colonies AOF-AEF fin 17ᵉ début 18e. Mais ces îles en dehors du tourisme ne présentent aucun intérêt si ce n’est stratégique militaire, sans sous-sol n’ayant rien de très important à exploiter.
      À titre personnel, je réfute le fait d’entendre que : « le colonialisme… c’est du domaine de l’histoire pas de l’actualité ». C’est bien l’histoire qui mène au problème rencontré aujourd’hui par la Nouvelle-Calédonie, mais on pourrait aussi rappeler les colonisations perdues africaines, maghrébines ou asiatiques présentant toutes les mêmes bases d’erreurs antérieures.
      Michel

      • tatchou92 29/05/2024 / 16h54

        Nous ne savons pas de quoi demain sera fait..
        il est possible que le mouvement actuel soit source d' »inspiration pour les voisins, qui ont eu aussi du mal à apprendre que leurs ancètres étaient gaulois, contraints de venir en métropole pour travailler, se faire une retraite, et retourner au pays pendant les vacances.. et envisager d’y retourner définitivement, sauf s’ils croisent l’amour et s’établissent ici.
        Enfin, et pour rejoindre l’actualité sportive, nous sommes heureux de pouvoir compter sur elles et eux, pour glaner des médailles olympiques, mondiales, et dans d’autres sports, comme le foot professionnel.
        J’en ai cotoyé professionnellement qui trimaient à l’hôpital, dans les soins à domicile, les services d’aide à la personne, les PTT, les services d’Etat ou des Collectivités territoriales, Hôpitaux, et qui sont de plus en plus victimes de réflexions nauséabondes et intolérables..qui rêvent du pays, qu’ils ne voient que très rarement..

      • bernarddominik 29/05/2024 / 17h57

        Je ne nie pas le pillage des colonies. Je pense que si les africains étaient aussi intelligents que les vietnamiens au lieu de se lamenter ils se retrousseraient les manches. Le colonialisme a toujours existé, les « empires » africains l’ont pratiqué, les arabes, les turcs les chinois les russes… et cela sans remonter à Matusalem. Aujourd’hui notre société a créé les conditions qui donnent à ces lamentations une justification et une amplification inconnues il y a un siècle, alors au lieu de voir ces conditions avec l’œil de l’historien on les regarde avec les préjugés de notre époque.

  2. Pat 29/05/2024 / 19h58

    Bof ! Vous proposez de rendre la Nouvelle Calédonie aux Kanaks ? Certes la colonisation pour des profits économiques et financiers…c’est moche, mais la Nouvelle Calédonie c’était en 1850 et aujourd’hui une partie de l’île est intégrée (des Caldoches). Doit-on les livrer à la vindicte populaire ? Il y a d’autres façons de vivre ensemble et en autonomie, en coopération avec la France pour le bien de tous. Et Mayotte ? Ils ont toujours refuser l’indépendance jusqu’à maintenant. Il faut les abandonner ?

    • Anonyme 31/05/2024 / 11h55

      Nous avons des obligations envers TOUS les Habitants de ces territoires, tous ressortissants de la République Française, quelles que soient leurs origines. Ils sont tous Calédoniens.. Ne laissons pas l’histoire bégayer..Discussions, négociations, respect ..Monsieur Djibaou et ses amis ne doivent pas être morts pour rien. RB

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