Galette et catho sec

Pierre-Edouard Stérin, richissime catholique, droitier, fervent et peu riant, a de l’argent à dépenser et voudrait s’offrir l’hebdo « Marianne ».

C’est pas tous les jours de la tarte, la vie d’exilé fiscal en Belgique. Amandine Stérin en sait quelque chose. Elle s’est réfugiée avec son mari, Pierre-Edouard, dans la bourgade la plus riche de Wallonie, pour fuir la prédation fiscale des années Hollande, à laquelle le couple craignait de ne pouvoir survivre, mais, il faut bien le dire, c’est dur, très dur : « Ici, pas de trace du boudin truffé que je trouvais dans les Yvelines. » Bon, au moins les plombiers sont-ils toujours « disponibles », souffle Amandine.

Boudin truffé ou pas, Pierre-Edouard Stérin vit toujours en Belgique, même s’il commence à être bien connu à Paris, du petit monde des médias et de l’édition. Et c’est fou ce qu’il est gourmand. Il a grossi sa pelote avec les Smartbox, investi dans quelques start-up, revendu La Fourchette à Tripadvisor (une chouette culbute), et le voici qui fait son marché à Paris, avec plus de 1 milliard en poche. Il a essayé de racheter Editis quand Bolloré s’en est séparé, et aussi le magazine « Valeurs actuelles ». Il est dans le tour de table de Neo, une plateforme de vidéos, dans celui de la chaîne de débats sur YouTube Le Crayon et du média en ligne Factuel, et il vient de racheter l’agence d’influenceurs Marmeladz. Un peu anecdotique, tout ça, jusqu’à l’offre de rachat de l’hebdomadaire « Marianne », qu’il a de fortes chances de croquer, au grand dam de ses deux fondateurs, Jean-François Kahn et Maurice Szafran.

Car Pierre-Edouard est du genre ultracatho, rêvant tout haut de « devenir un saint » et d’évangéliser la France. A la maison, on ne rigole pas avec les « valeurs », et Amandine, qui a un petit côté Tante Yvonne, n’aime pas trop avoir des divorcés à table, ni des homos, même si, bien sûr, elle n’a rien contre ces gens-là, qui n’ont sûrement pas une vie facile. Anti-IVG et anti-mariage pour tous, ça va de soi.

En appui du Fou

Avant de faire une offre de rachat pour « Marianne », Stérin a cofinancé la production du film du Puy du Fou « Vaincre ou mourir », avec Canal Plus. Vincent Bolloré est son idole, il était aux anges lorsqu’il a été reçu au siège de Vivendi et s’est offusqué de la grève lancée par les journalistes du « JDD » quand le groupe Bolloré l’a racheté. Enfin, quoi, un patron n’est-il pas le maître chez lui ?

Pour « Marianne », son premier gros morceau dans les médias, il fait patte de velours. Le journal est farouchement laïque ? Pas de problème, il va investir dans le titre, garantir l’indépendance de la rédaction, reconnaître la charte éditoriale des fondateurs. Cet ultralibéral qui hait l’Etat, l’impôt et la fonction publique va donc mettre son argent dans un titre qui a fait de l’exil fiscal un de ses sujets favoris.

« Parmi les premiers gros succès de « Marianne », la une sur Serge Dassault et ses millions dissimulés à l’étranger », se marre un journaliste. Stérin s’est engagé à maintenir à son poste de directrice Natacha Polony, un « actif » intéres­sant.

« « Marianne » va avoir une année peinarde, histoire de calmer les esprits, mais, après ; il va commencer le grand nettoyage », prédit un investisseur. Quand Pierre-Edouard ne lorgne pas les médias à racheter, il participe au financement d’« oasis pour familles chrétiennes » en Indre-et-Loire, des microvillages qui permettent de fréquenter des gens bien sous tous rapports et qui n’ont rien contre l’eau bénite.

Son profil « atypique » n’a pas rebuté ses pairs. II fait des investissements avec Xavier Niel, examine des dossiers d’entreprises à vendre avec Matthieu Pigasse, bénéficie à l’occasion du soutien du groupe Bolloré. Lequel Bolloré lui avait présenté Stéphane Courbit, un des plus importants producteurs mondiaux de contenus pour la télévision et les plateformes multimédias. Il fait aussi des affaires avec l’ancien ministre socialiste Arnaud Montebourg.

Des chiffres et des êtres

Ses convictions très conservatrices ont amené à lui la droite de LR, le RN et Reconquête !. « Tout le petit milieu « natio » a défilé au guichet, mais Stérin est loin d’être un pigeon », se souvient un proche de Marion Maréchal. Il les a tous reçus, et jaugés, car il adore mettre le monde en chiffres. Sa vie ? « Moins de 1 % pour les sujets liés aux médias et à la politique, 14 % à oeuvrer pour le bien commun, 85 % pour les investissements (sic). »

Tous ceux qui croisent sa route sont notés sur 10. Pas mal pour Marion, pourtant « insuffi­samment technique », au-dessus de la moyenne pour Bardella et Retailleau, bien pour Zemmour, « très malin », mais Stérin a été rebuté par Sarah Knafo, lui qui ne prise guère les couples adultérins.

Son bras droit, François Durvye, est, lui, très impliqué au RN. Se vivant comme l’anti-Soros, notre homme organise à Paris des « cocktails patriotes », où se bousculent Wauquiez, Lisnard, Morano. Culottés, les cocktails patriotes, de la part d’un exilé fiscal. En v’là, un drôle de paroissien.


Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 22/05/2024


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