La menace nationale-populiste

L’Europe, confrontée à la guerre en Ukraine, à des ingérences russes et à une possible nouvelle donne américaine, pourrait subir une progression inédite de l’extrême droite

II est clair que le régime russe essaie d’influencer les élections européennes. » C’est une lettre signée de deux Premiers ministres du Vieux Continent, le Tchèque Petr Fiala et le Belge Alexander De Croo. Adressée à tous les responsables des ins­titutions de l’Union et aux autres dirigeants des Vingt-Sept, elle alerte sur « l’affaire » qui secoueles chancelleries.

Des eurodéputés auraient, moyennant rémunération sonnante et trébuchante, fait la propagande de Vladimir Poutine via le site internet Voice of Europe, alors basé à Prague. Derrière ce média se trouverait l’oligarque ukrainien prorusse Viktor Medvedtchouk, sanctionné par les Etats-Unis et parrain d’une des filles du leader du Kremlin.

Le parquet fédéral belge a ouvert une enquête. Plusieurs centaines de milliers d’euros en espèces auraient été versés d’après le quotidien tchèque « Denik N ». Des élus d’extrême droite polonais, hongrois, belges, néerlandais, allemands et français seraient concernés.

Selon le magazine « Politico », treize eurodéputés ont participé aux débats de Voice of Europe depuis l’été, dont les frontistes Patricia Chagnon, Thierry et Hervé Juvin – ce dernier a été exclu du Rassemblement national (RN) après avoir été condamné pour violences conjugales. « S’il se confirme que des élus ont touché de l’argent pour vanter la politique du Kremlin, alors même que Moscou mène une guerre sur le territoire européen, le Russiagate serait une affaire gravissime », analyse Nathalie Loiseau, eurodéputée Renew.

Et au cas où ça ne suffirait pas, on a appris qu’un assistant parlementaire de l’eurodéputé allemand Maximilian Krah, tête de liste du parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) – également cité dans le Russiagate et sous le coup de deux enquêtes préliminaires, pour des soupçons de financements russes et chinois-, a été arrêté pour espionnage au profit de la Chine. Il est accusé d’avoir transmis « des informations sur les négociations et les décisions du Parlement ».

LÉGISLATURE « HISTORIQUE »

Le Parlement européen est-il gangrené de l’intérieur ? Rarement scrutin européen aura suscité autant d’in­quiétude. Du 6 au 9 juin, 360 millions d’électeurs se rendront aux urnes pour choisir 720 députés. C’est la plus importante élection de l’année en nombre de votants, derrière celle de l’Inde. Sur le papier, beaucoup de clignotants sont au vert. Les déboires du Brexit au Royaume-Uni ont refroidi les velléités de départ. L’adhésion à l’Europe n’a jamais été aussi forte.

Selon la dernière enquête Eurobaromètre, sept citoyens sur dix considèrent que, « tout bien considéré », leur pays a profité de l’Union. Sept sur dix estiment « probable » d’aller voter et huit sur dix que le contexte international rend « encore plus importante la nécessité » de mettre un bulletin dans l’urne. Il faut dire que ces dernières années ont été mouvementées pour la vieille Europe : départ effectif de la Grande-Bretagne en janvier 2020, pandémie de Covid en mars, invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, six mois après le dernier confinement.

La législature 2019-2024, la neuvième du Parlement – renouvelé tous les cinq ans au suffrage universel depuis 1979 -, aura été « historique », résume l’eurodéputé écologiste David Cormand : « Bruxelles n’a cessé d’encaisser des chocs et, malgré les erreurs et les cafouillages, a su globalement réagir. Le Brexit n’a pas généré une déflagration dans l’Union, le Covid a entraîné une réponse sanitaire groupée et un emprunt mutualisé solidaire de 750 milliards d’euros, et l’invasion de l’Ukraine, la remise sur les rails d’une défense européenne. On n’a pas à rougir du bilan de ces cinq années. »

C’est pourtant une vague d’extrême droite, populiste, europhobe et poutinophile, qui risque de déferler sur le continent. Les formations radicales sont en tête des intentions de vote dans un tiers des Etats membres, dont l’Autriche, la Belgique, la France, la Hongrie, l’Italie et les Pays-Bas.

Elles arrivent dans le peloton de tête, en deuxième ou troisième position, dans neuf autres pays, notamment en Allemagne, où l’AfD, créée par des eurosceptiques en 2013, bat des records depuis l’invasion de l’Ukraine.

Les extrémistes pourraient former le quart du nouvel hémicycle. « C’est totalement inédit par le nombre de pays concernés et les niveaux atteints, décrypte le politologue Gilles Ivaldi. L’extrême droite prospère sur le sentiment d’insécurité économique, source de colère et de réflexes xénophobes, anti-immigrés et antiélites. A de rares exceptions près, comme la Slovénie ou l’Irlande, la droite radicale n’est plus à la marge mais au cœur du système, elle s’est institutionnalisée. »

Le futur paysage politique européen serait d’autant plus bousculé, qu’au Conseil – qui réunit les chefs d’Etat ou de gouvernement des Vingt-Sept et partage le pouvoir législatif avec le Parlement -, les dirigeants d’extrême droite ou soutenus par elle (Hongrie, Italie, Suède, Finlande) pourraient être renforcés par de nouveaux camarades de jeu venus de Belgique et d’Autriche, où les ultranationalistes sont en passe de gagner les élections générales.

« On doit malheureusement affronter cet étonnant paradoxe, soupire Pascal Durand, eurodéputé vert. Le souhait et la nécessité accrus d’intégration européenne se combinent avec davantage de crédit accordé aux eurosceptiques. »

« NAZIS ? NON MERCI ! »

Le bâtiment du Parlement européen de Bruxelles, où se déroule l’essentiel du travail législatif – Strasbourg étant dévolu aux séances plénières -, se dresse, imperturbable, en face du parc Léopold et à un jet de pierre de la bien nommée station Europe.

C’est un mastodonte tentaculaire, une ville dans la ville (restaurants, cafés, supermarché, salle de sport, bureau de poste, pressing, coiffeur…). Plus de 600 000 mètres carrés de surface, une dizaine de bâtiments baptisés du nom des glorieuses figures du continent (Altiero Spinelli, Willy Brandt, Simone Veil…), un labyrinthe de couloirs grisâtres, des ascenseurs qui grimpent jusqu’au ciel, des milliers de bureaux aux sigles incompréhensibles pour le commun des mortels.

Vous avez rendez-vous avec Manfred Weber, chrétien-démocrate allemand, puissant patron du Parti populaire européen (PPE) qui réunit les conservateurs de l’hémicycle ? Son bureau est dans le bâtiment Alberto-Spinelli, au numéro B-1047. Comprenez : aile B, 10e étage, porte 47. Même au bout de cinq ans, certains eurodéputés avouent piteusement qu’ils continuent de se perdre.

La campagne a démarré depuis plusieurs semaines, mais l’ambiance y demeure studieuse. Rares sont ceux qui exhibent des affiches politiques dans les couloirs. On a juste trouvé quelques posters contre l’extrême droite à l’étage des Verts allemands : « Nazis ? Nein Danke !» (Nazis, non merci), avec le dessin d’une croix gammée jetée dans une poubelle ; ou encore « Europa Nazifrei » (Europe sans nazis), sur fond de drapeau européen étoilé.

De l’autre côté du Rhin, on semble beau­coup moins résigné à la montée de l’extrémisme qu’en France. Partout dans le pays, des millions d’Allemands sont descendus dans la rue après la révélation mi-janvier, par le site d’investigation Correctiv, que plusieurs responsables de l’AfD avaient élaboré un projet d’expul­sion d’immigrés et de citoyens d’origine étrangère « non assimilés ».

« Je suis inquiet, reconnaît Daniel Freund, eurodéputé des Grünen (écologistes) allemands, en évoquant l’hypothèse d’une extrême droite plus puis­sante. Beaucoup de lois seront plus compliquées à voter. Une initiative majeure comme le Pacte vert, qui a déjà été édulcoré, notamment sur la restauration de la nature, pourrait-il à nouveau être mené avec un échiquier politique aussi droitisé ? Je crains que non. »

Même chahutée par le Brexit, le Covid et la guerre en Ukraine, la neuvième législature s’est effectivement révélée particulièrement ambitieuse. Il y a donc eu le Pacte vert – 75 textes qui visent à atteindre la neutralité climatique d’ici à 2050. Mais aussi de nouvelles lois sur l’intelligence artificielle (IA) et la réglementation des plateformes numériques – Digital Markets

Act (DMA), Digital Services Act (DSA) -, qui font de l’Union européenne une des premières institutions au monde à avoir légiféré dans ce domaine. Sans oublier un renforcement du programme santé pour 2021-2027 (passé de 1,7 à 5,1 milliards d’euros) afin d’affronter de nouvelles pandémies, l’instauration d’un mécanisme de solidarité entre Etats membres dans le cadre du nouveau pacte sur l’asile et la migration – qui doit encore être approuvé par le Conseil. Et bien sûr des dizaines de résolutions contre la Russie et de soutien à l’Ukraine (une facilité de 50 milliards d’euros pour épauler la relance du pays vient encore d’être décidée). Depuis l’attaque russe, les élus du Rassemblement national sont les seuls Français à s’être systématiquement abstenus, hormis le premier vote condamnant l’invasion.

DÉTRICOTAGE DE L’UNION

« Cette législature a permis à l’unité européenne d’entrer dans le troisième moment de son histoire : l’union politique après l’union commerciale et l’union monétaire, analyse Bernard Guetta, eurodéputé Renew. Aujourd’hui, les rangs des Vingt-Sept se sont resserrés comme jamais et tous sans exception acceptent la nécessité d’une défense commune dont nous avons déjà posé les premiers jalons. »

Les menaces récentes de Donald Trump de ne pas venir en aide aux pays mauvais payeurs au sein de l’Otan en cas d’attaque russe ont sans doute achevé de convaincre les derniers récalcitrants. Problème : la plupart des formations d’extrême droite, elles, restent dans une logique de détricotage de l’Union. Il y a peu de temps encore, la patronne de l’AfD allemande Alice Weidel et le chef du Parti pour la Liberté néerlandais (PVV) Geert Wilders proposaient tous deux un réfé­rendum sur la sortie de l’Union de leurs pays.

Jordan Bardella, la tête de liste du RN, ne réclame plus, lui, de Frexit ni de fin de l’euro. Mais il vante une sorte d’Europe à la carte – qui supposerait une improbable refonte des traités – et une « stratégie tricolore », comme pour les feux de circulation : vert pour le programme d’échange étudiant Erasmus, orange pour l’espace Schengen sous réserve de nouvelles restrictions (la libre circulation serait évidemment réservée aux seuls Européens), et rouge… pour la défense.

« L’extrême droite veut un Frexit en pièces détachées, un repli sur les champs nationaux qui empêcherait toute forme de compromis européen. Le RN est le parti du rétrécissement national », juge Jean-Noël Barrot, ministre délégué chargé de l’Europe. Les électeurs français, pourtant majoritairement europhiles, ne semblent pas en tenir rigueur aux lepénistes.

Jordan Bardella tourne allègrement autour des 30 % d’intentions de vote, malgré son bilan famélique au Parlement : seulement 21 amendements déposés, et une feuille de présence proche de zéro à la seule commission dont il est membre (Peti, consacrée aux pétitions), de loin la moins chronophage de l’hémicycle.

SONDAGES SCRUTÉS À LA LOUPE

« La menace interne d’une extrême droite plus forte dans les institutions européennes, la guerre en Ukraine et un retour possible de Donald Trump à la Maison-Blanche sont trois facteurs conjugués d’une possible bascule existentielle de l’Europe dans les cinq prochaines années », s’alarme Raphaël Glucksmann, chef de file des socialistes.

Chaque enquête d’opinion est scrutée à la loupe. Dans les bureaux du Parlement, les sites comme Europe Elects ou Politico, qui compilent les sondages et dessinent la future assemblée, sont devenus des incontournables avec leurs hémicycles multicolores : bleu clair pour les conservateurs du PPE, rouge pour les Socialistes et Démocrates (S &D), et noir pour le groupe d’extrême droite Identité et Démocratie (ID) – réunissant notamment le RN français, l’AfD allemande, le PVV néerlandais et la Ligue italienne de Matteo Salvini -, soit le vilain petit canard de l’hémicycle, marginalisé car trop ouvertement prorusse.

Or selon les dernières enquêtes compilées par « Politico », ce groupe décrocherait entre 25 et 3o sièges supplémentaires et serait bien parti pour devenir la troisième force du Parlement. L’autre formation d’extrême droite, les Conservateurs et Réformateurs (CER), atlantistes et pro-Ukraine – on y trouve les Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni et le parti polonais Droit et Justice (PiS) – améliorerait son score d’un peu moins d’une dizaine de places. Les Verts s’effondreraient (un tiers d’eurodéputés en moins), et Renew, où siègent les macronistes, serait amputé d’une quinzaine d’élus.

« La grande coalition entre le Parti populaire, les Socialistes et Renew, quia été à la manœuvre durantcette législature, restera sans doute majoritaire, mais elle sera plus faible », pronostique Thierry Chopin, conseiller à l’Institut Jacques-Delors. Avec, pour le politologue, deux conséquences probables : il pourrait y avoir davantage d’alliances entre la droite et l’extrême droite sur certains textes, comme on l’a vu entre le PPE et CER sur des législations agricoles et climatiques.

Si ID devenait le troisième groupe, ce serait également plus difficile pour les forces modérées de maintenir un cordon sanitaire avec lui et de l’empêcher, comme c’est le cas aujourd’hui, de décrocher une vice-présidence du Parlement ou des présidences de commission. « On risque aussi d’assister à une perte d’influence de la France pro-européenne, bien placée pour être le pays qui fournira le plus d’eurodéputés d’extrême droite, poursuit Thierry Chopin.

Le groupe Renew qui était présidé par un Français, Stéphane Séjourné [actuel ministre desAffaires étrangères, NDLR], a été le faiseur de rois de cette législature, et sera sans doute davantage marginalisé à l’issue des élections. Au sein du PPE, le plus important de l’hémicycle, la délégation française des Républicains resterait très faible et l’hypthèse qu’il n’y ait aucun élu LR ne peut pas être écarté. [il faut au minimum 5% des voix, NDLR]. Et parmi les S &D, même avec une douzaine d’élus d’après les projections, Raphaël Glucksmann ne sera pas en position de force. »

Le scénario est cependant loin d’être écrit : il reste plus d’un mois avant les élections et un quart d’indécis. Les intentions de vote peuvent évoluer, les sondeurs, avoir sous-estimé ou surestimé certaines formations. A l’issue du scrutin, on assistera sans doute aussi à des recompositions de groupes susceptibles de modifier les équilibres. Les CER auraient proposé au Fidesz du Premier ministre hongrois Viktor Orban (qui n’est affilié à aucun groupe) de les rejoindre. Une arrivée des Fratelli d’Italia au sein du PPE a aussi été évoquée.

L’ultime session plénière de la législature s’est achevée le jeudi 25 avril à midi. Au moment même où, étrange choix de calendrier, Emmanuel Macron avait programmé son discours sur l’Europe « Sorbonne 2 ». L’un des tout derniers textes adoptés a été une résolution sur les « nouvelles allégations d’ingérence russe au Parlement européen » et les moyens à mettre en oeuvre pour la contrer.

Dans l’hémicycle bleu marine et gris souris du bâtiment Louise-Weiss du Parlement de Strasbourg, sous les drapeaux multicolores des Vingt-Sept, les eurodéputés l’ont adoptée à une écrasante majorité (429 voix pour, 27 contre, 48 abstentions). Tous les élus du Rassemblement national présents se sont abstenus. Et Jordan Bardella n’était pas là.


Nathalie Funès. Le Nouvel Obs. N° 3109. 02/05/2024


2 réflexions sur “La menace nationale-populiste

  1. bernarddominik 08/05/2024 / 10h41

    C’est la loi de la démocratie.

  2. Pat 08/05/2024 / 19h07

    Peut-être que si les démocrates étaient plus démocrates, on verrait mieux la différence.

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