« Grand décrochage »

Une petite musique hante la campagne européenne : « le grand décrochage ».

L’Europe s’appauvrirait à toute vitesse face aux États-Unis. Elle aurait perdu pied. L’écart avec les Américains, qui a commencé à se creuser après la crise de 2008, serait devenu si béant qu’il serait désormais vain d’espérer le refermer. Lors de chaque crise (dettes souveraines, Covid, Ukraine), le Vieux Continent perd du terrain. Le phénomène s’accélère : en 2024, selon

le Fonds monétaire international (FMI), la croissance américaine devrait atteindre 2,7 %, contre 0,8 % pour la zone euro.

Une donnée spectaculaire souligne la gravité de la situation : alors que le PIB des États-Unis était à peine plus élevé que celui de l’Union européenne (UE) il y a dix ans, il le surpasse aujourd’hui de moitié ! En France, les déclinistes s’en donnent à cœur tristesse, poussant des lamentos contre la réglementation, les congés, l’obésité de l’État-providence.

Avec les chiffres, il faut toujours se méfier. On connaît le bon mot de Benjamin Disraeli : il y a, dans l’ordre, les mensonges, les gros mensonges et les statistiques. Ainsi, est-il vraiment pertinent de comparer deux PIB si l’on n’élimine ni l’effet « taux de change » entre les monnaies (il se trouve que le dollar a bien remonté ces dernières années) ni l’effet démo­graphique (la croissance de la population a été plus forte aux États-Unis grâce à l’immigration) ?

Une fois que l’on compare les PIB par tête d’habitant, et après avoir gommé les effets monétaires, la divergence affolante des dix dernières années s’évapore. On peut même parler de « convergence » puisque ce PIB de l’UE (par habitant et hors effets monétaires) est passé en dix ans de 0,68 % à 0,69 % du PIB des États-Unis ! Derrière le grand décrochage, il y a donc un petit enfumage.

Par ailleurs, avant d’admirer une croissance, il faut se demander qui en profite. Elle n’est pas toujours une marée montante qui soulève tous les bateaux, parti­culièrement aux États-Unis depuis l’ère Reagan. Des centaines de petites villes font du surplace, la croissance étant captée par les plus cossues, dans l’ouest et dans l’est du pays. Et comme l’ont montré le trio d’économistes Piketty, Saez et Zucman, depuis la fin des années 1970, la moitié des Américains voient leurs revenus stagner. Pas étonnant que finisse par surgir un Donald Trump… A tout prendre, ne vaut-il pas mieux, tant pour la planète que pour la société, une croissance plus modeste, mais bien répartie ?

I1 ne s’agit pas ici de nier les divergences transatlantiques. Elles sont nombreuses. Ainsi, concernant les investissements dans la recherche et développement (R&D) et dans les nouvelles technologies, les Américains sont bien plus audacieux que les Européens.

Au début de ce siècle, vient de constater l’Observatoire français des Conjonctures économiques (OFCE) (1), le niveau de l’investissement, par emploi, dans les technologies de l’information et de la communication était semblable de part et d’autre de l’Atlantique ; mais si en Europe, il est ensuite resté stable, autour de 500 à 700 euros, il a été multiplié par cinq aux États-Unis, pour atteindre 2 500 euros ! Un rattrapage, a calculé l’OFCE, nécessiterait une aug­mentation de l’investissement privé dans la tech de 630 milliards d’euros par an, dont 61 milliards d’euros pour la France.

Seul un engagement des acteurs publics permettrait un tel effort, ce qui nous amène à la deuxième vraie grande divergence transatlantique. L’investissement est en effet poussé avec une bien plus grande hardiesse par l’État fédéral américain. Du « quoi qu’il en coûte » puissance 10 ! Si la croissance est là-bas en effervescence, ce n’est pas seulement parce que les Américains profitent de prix de l’énergie plus bas, c’est aussi parce qu’elle est attisée par un déficit budgétaire géant : 8,8 % du PIB en 2023, contre 3,5 % en Europe.

Bizarrement, ce sont souvent les mêmes qui pleurent sur le « grand décrochage » et prônent en Europe la rigueur budgétaire et ses nécessaires sacrifices.


Pascal Riché. Le Nouvel Obs. N° 3112. 23/05/2024


(1) « Le décrochage européen en question », Policy Brief n n°128, 16 mai 2024.


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