Après l’inflation

Le gouverneur de la Banque de France vient de nous le confirmer sur diverses ondes : « On va éviter le mot « triomphe » ; mais il y a une bonne nouvelle, c’est que la victoire contre l’in­flation est en bonne voie ! »

Cette sorcière était revenue dans le contexte de la guerre en Ukraine. Après un pic à 7% en France, son taux est retombé à 2,4% et, à écouter François Villeroy de Galhau, « d’ici à l’an prochain, nous serons revenus autour de 2 % ».

Entre-temps, le pouvoir d’achat en a pris un coup, mais, à écouter le gouverneur, les prix vont maintenant décélérer plus rapidement que les salaires, et tout rentrera dans l’ordre.

Les banquiers centraux se poussent un peu du col dans cette affaire. La disparition des causes de l’inflation (la poussée des prix de l’énergie ou des denrées alimentaires) explique bien mieux la fameuse « victoire » que les coups de matraque portés par la Banque centrale européenne (BCE) à l’activité, à travers ses hausses de taux d’intérêt. Mais peu importe : Villeroy de Galhau a bien le droit de se dire, à l’instar de ce personnage absurde de Cocteau dans « les Mariés de la tour Eiffel » : « Puisque ces mystères me dépassent, feignons d’en être l’organisateur ».

Se pose maintenant la question de l’après.

Faut-il espérer une disparition complète de l’inflation ? Pas sûr. Certes, personne n’aime voir les prix grimper. C’est stressant. Mais si cette hausse reste modérée et si, bien sûr, elle s’accompagne de celle des rémunérations, elle ne nuit pas. Elle peut apporter de la souplesse dans les rouages et dans le pilotage de l’économie.

Même les banquiers centraux européens et américains le reconnaissent en creux, puisqu’ils se fixent un objectif d’inflation de 2 % par an, et non de 0 %. Mais certains experts réputés, comme l’ex-économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI) Olivier Blanchard, estiment qu’une telle cible est trop contraignante. Selon lui, un objectif de 3 %, voire de 4%, fournirait aux acteurs économiques davantage de marges de manœuvre.

L’inflation a d’autres avantages pour l’économie : quand l’argent perd de sa valeur, cela incite à vider ses bas de laine pour le dépenser.

Par ailleurs, elle fait fondre le poids réel des dettes (les 1000 euros que vous remboursez ont moins de valeur que ceux que vous avez empruntés il y a quelques années). Une sacrée bonne nouvelle pour les États. Dans la plupart des pays, la dette publique, rapportée au PIB, a miraculeusement diminué ces deux dernières années.

Y compris en France, quoi qu’en disent les phobiques de la dépense publique (elle est passée de 115 % à 110 % du PIB). L’inflation, qui pénalise les créanciers et soulage les débiteurs, est « une taxation sans législation » résumait à juste titre l’économiste Milton Friedman, qui ne l’aimait pas.

Mais le véritable avantage de l’inflation (quand elle reste modérée, insistons), c’est qu’elle nous tient à distance d’un précipice autrement dangereux : celui de la déflation. Il n’y a pas pire horreur économique. Elle mine les marges des entreprises, pèse sur les salaires, étrangle les débiteurs. Et elle s’autoalimente.

Entre 2008 et 2022, la hausse des prix se traînait sous la cible des 2 %, flirtant parfois avec des valeurs négatives, ce qui provoquait à juste titre des sueurs froides. Un pneu plat que la BCE, désespérée, ne parvenait pas à regonfler.

Or selon l’économiste Olivier Passet, de Xerfi, nous sommes en passe de replonger dans cette périlleuse « déflation rampante ». À l’ écouter, on y revient « doucement mais sûrement » car les « forces déflationnistes latentes » sont toujours là.

Il cite notamment, parmi celles-ci, la diffusion de produits chinois bon marché, qui se renforce et monte en gamme. Mais il pourrait en mentionner une autre, tout aussi importante : le faible rapport de forces en faveur des salariés, qui peinent à négocier de solides augmentations, y compris dans les pays de plein-emploi.

Et ce n’est pas un révolutionnaire qui, en 2019, alertait l’opinion sur ce « problème majeur » : c’est l’orthodoxe Jean-Claude Trichet, ancien président de la BCE.


Pascal Riché. Le Nouvel Obs n° 3109. 02/05/2024


Une réflexion sur “Après l’inflation

  1. bernarddominik 03/05/2024 / 10h06

    Villeroy de Galhau à fait partie de la direction de BNP, il ne s’est guère distingué. Alors ses prévisions…

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.