… des agences de notation
Dans les semaines qui viennent, les agences vont rendre leur verdict sur l’état des finances de la France. L’Hexagone va-t-il conserver son excellente note (autour de double A) ? Alors que de nombreux dirigeants politiques roulent des yeux effrayés à l’idée d’une possible dégradation, les professionnels des marchés, eux, restent de marbre. Une dégradation, estiment-ils, aurait un effet quasi imperceptible sur les taux auxquels la France emprunte l’argent dont elle a besoin pour couvrir ses énormes déficits. Alors, faut-il avoir peur de la notation des agences, épouvantail pour les uns, non-événement pour les autres ?
Les trois principales institutions, Fitch, Moody’s et Standard & Poor’s — toutes américaines —, notent les pays (et les entreprises) selon un barème allant d’AAA (emprunteur sans risque) à DDD (défaut de paiement). Mieux un pays est noté, plus le taux d’intérêt qu’il paie sur ses emprunts est bas.
La France, on l’a vu, dispose aujourd’hui — à quelques nuances près — d’un double A, une excellente appréciation qui lui permet d’emprunter à des taux parmi les plus bas du monde : autour de 2,80 % par an actuellement, pas loin du premier de la classe, l’Allemagne (2,50 % environ). Mais que se passerait-il en cas de dégradation ? Pas grand-chose, si l’on se réfère au passé récent.
Le 28 avril 2023, par exemple, Fitch a dégradé la note de la France d’AA à AA—, laissant les marchés indifférents. Loin de pâtir de cette avanie, le taux d’emprunt français s’est… amélioré, baissant de 2,88 % à 2,85 %. Comme sanction, on fait mieux. Peu de temps auparavant, le 2 décembre 2022, Standard & Poor’s rétrogradait la perspective de 1’AA de la France de « stable » à « négative »… sans faire bouger le taux d’intérêt, bloqué à 2,31 %.
Moins de deux ails plus tôt, le 21 février 2020, Moody’s, qui avait revu la perspective de l’Aa2 de la France de « positive » à « stable » avait provoqué une baisse du taux de — 0,20 % à — 0,23 %. Autrement dit, en cette période bénie de taux négatifs, la France s’enrichissait encore un peu plus en empruntant.
Explication d’un spécialiste de la gestion de la dette : « Un changement de notation ne change rien, car les marchés n’ont pas besoin des agences pour savoir quoi penser de l’économie de la France. Ils répercutent leur opinion — bonne ou mauvaise — bien avant leur verdict. » Bref, si rien n’a bougé jusqu’à la décision des agences (le 26 avril pour Moody’s et Fitch, le 31 mai pour Standard & Poor’s), rien — ou presque — ne se passera après. Les agences évaluent la capacité d’un pays à rembourser ses emprunts.
Or la France bénéficie de la flatteuse réputation de pouvoir y parvenir à coup sûr — notamment grâce à la TVA, à la CSG et au prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu. On est loin de la situation de la Grèce — pays où l’impôt rentre mal et qui ne bénéficiait même pas d’un cadastre recensant les propriétés —, dont les taux d’emprunt avaient atteint 18 % en 2011.
Deuxième facteur jouant en faveur de l’Hexagone, selon Eric Woerth, ex-ministre du Budget de Sarkozy : « Les liquidités mondiales sont très importantes, et le nombre des pays « sûrs » se restreint. Nous, nous sommes protégés par l’euro. » En clair : en cas de besoin, la Banque centrale européenne soutiendra la France.
L’avenir, d’un point de vue financier, s’annoncerait donc comme un long fleuve tranquille. Mais alors, pourquoi cette agitation politique autour d’une hypothétique dégradation de la note ? Qui a intérêt à évoquer le spectre d’une sanction des agences ? L’opposition, bien sûr. Une mauvaise note représente une aubaine électorale. Elle apparaît comme « une critique d’une politique économique incapable de maîtriser les déficits publics et l’accroissement de la dette », selon Eric Ciotti.
Le président des Républicains estime en effet que « la France emprunte le même chemin que la Grèce » dans la dérive des comptes publics. Une petite confirmation des agences de notation servirait sa cause. Tous les partis d’opposition seraient ravis de lâcher en chœur, comme le candidat François Hollande lors de la dégradation de 2012, sous Sarkozy : « C’est une politique qui a été dégradée ! » À quoi bon faire dans le détail ?
Mais les macronistes, eux aussi, ont intérêt à dramatiser la situation pour faire avaler aux Français la pilule de réformes impopulaires. Et pour régler leurs comptes. À Bercy, Le Maire, qui vient de se voir refuser un budget rectificatif pour serrer les cordons de la bourse, serait ravi que les agences sonnent le tocsin.
Quant à Gabriel Attal, qui peut de moins en moins encadrer le ministre des Finances, il s’est presque réjoui d’une éventuelle baisse de notation, confiant à un de ses visiteurs : « Le Maire, en tant que bon élève qu’il croit être, ne supportera pas d’avoir une mauvaise note. » Si les agences peuvent ramener Le Maire à plus de modestie, qui leur en voudra ?
Hervé Martin. Le Canard enchaîné. 17/04/24
Une précision s’impose: les taux ne comprennent pas les frais de dossier. nos ministres se gargarisaient de taux négatifs alors que tous frais compris le taux réel était autour de 0,2%. Mais 3000 milliard à 0.1% ça fait tout de même 3 milliards par an d’agios à payer.