Un corps sans organes

« Celui qui promettra à l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros ». Sigmund Freud écrivait ces mots en mai 1914.

Un peu plus d’un siècle plus tard, nous y sommes, et les héros sont légion. Ils s’appellent Hans Moravec, Kevin Warwick ou Elon Musk, tous chantres du transhumanisme, la religion technoscientiste qui veut nous débarrasser de notre corps, jugé trop imparfait et trop pulsionnel. Ces gars-là se nomment très sérieusement les « mutants », et considèrent tous les autres comme les « stagnants ».

Cette secte montante a déjà connu plusieurs scissions : aujourd’hui, il y a les « techno-progressistes », qui réclament seulement une réforme des réglementations en matière d’« implants mélioratifs »; et puis il y a les « cosmistes », plus radicaux, qui ont abandonné l’idée d’améliorer le corps humain : ils veulent tout bonnement s’en débarrasser ; ils parlent avec dégoût de ce « corps de viande ».

Le roboticien Hans Moravec a déclaré par exemple, à propos de ceux qui ne voudront pas muter : « Peu importe ce que feront les gens. Ils seront laissés derrière comme le second étage d’une fusée. Le destin des humains sera indifférent pour les robots super-intelligents du futur. Les humains seront considérés comme une expérience ratée (1). »

Lui et ses copains trouvent la reproduction sexuée bien trop imprévisible, et prônent une procréation mécanisée, hors rapport sexuel, avec des utérus artificiels, pour commencer à sortir de notre matrice archaïque.

Antonin Artaud, l’« insurgé du corps », avait ouvert la voie en parlant d’un « corps sans organes ». « L’homme est malade parce qu’il est mal construit », disait-il, il faut « refaire son anatomie ». Artaud criait également « il ne faut pas faire l’acte sexuel ». C’était la parole d’un poète délirant à souhait, qui avait l’intérêt de nous poser des questions. Aujourd’hui ça n’est plus une question mais une réponse, c’est le mot d’ordre d’une génération. On est taxé de réactionnaire quand on veut encore en discuter.

Comme lorsqu’on ose questionner les opérations dites de « réattribution sexuelle », qui, de fait, ne marchent pas bien, qui charcutent les organes sexuels, et donc aboutissent à une abolition de la sexualité. De plus en plus d’adolescents se laissent persuader que c’est La solution à tous leurs maux.

Dans les années 1980, des gynécologues travaillant sur les premières FIV plaisantaient en parlant de « déclencher le plan hors sexe ». La blague est devenue une réalité archibanalisée : PMA et GPA ne sont plus une simple solution à la stérilité des couples, mais font croire à l’annulation des limites anatomiques, en rendant possible une reproduction sans sexualité(2). Ce qui nous met en présence d’une armée de petits Jésus-Christ sûrs de leur coup : les bébés peuvent se faire par l’opération du Saint-Esprit.

Ainsi, religieux et techno-scientistes se rejoignent dans leur aversion du corps, notre corps bouillonnant, sexuel, à la fois limité, sale et incontrôlable, donc insupportable de nos jours. Homo sapiens a dominé les autres espèces, il a dominé la nature, bousillé la planète, maintenant, il lui faut dézinguer son propre corps, sa sexualité et son langage, toutes choses auxquelles il veut substituer des versions artificielles, qu’il pense plus maîtrisables et plus propres.


Yann Diener. Charlie Hebdo. 17/04/2024


Une réflexion sur “Un corps sans organes

  1. tatchou92 21/04/2024 / 21h07

    Ils sont devenus fous..

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.