… le choc des egos, le poids du magot
Mince, la guerre des milliardaires des médias n’aura pas lieu !
Après quatre années de bataille à fleurets mouchetés, Bernard Arnault a fini par arracher « Paris Match » des griffes de Vincent Bolloré, pour 130 millions d’euros. Cher payé ?
Officiellement, les maisons Arnault et Bolloré évoquent un deal ancien et le respect de la parole donnée. Pourtant, l’empereur du luxe — l’homme le plus riche du monde, avec plus de 200 milliards d’euros au compteur — a bien cru que son ami Vincent —12e fortune française (« Challenges ») — était en train de le rouler dans la farine.
Quand Vivendi, contrôlé par Bolloré, a annoncé, le 4 juillet, la cession de son très rentable magazine « Gala » (Prisma Media) au groupe Dassault, actionnaire du « Figaro », Bernard Arnault s’est alarmé. Quel coup fumeux le corsaire breton était-il encore en train de fomenter ?
Pendant un demi-siècle, « BA » et « Bollo », tous deux nourris aux conseils financiers du banquier Antoine Bernheim, n’avaient jamais été en bisbille. Jusqu’à ce que Lagardère vienne à eux…
En 2020, Arnaud, seul héritier du groupe de Jean-Luc, laminé par un fonds activiste, appelle au secours Bernard Arnault. En bon proprio de la Samaritaine, ce dernier prend 27 % de la holding de « Petit Nono ». As-tu et à toi avec le couple Macron, le pédégé de LVMH — propriétaire de Radio Classique, des « Echos », du « Parisien » et de 40 % de « Challenges » — songe à étoffer sa collection de journaux en reprenant le « JDD » et… « Paris Match ».
En 2005, le magazine des personnalités de la vie politique et du showbiz avait eu le bon goût de consacrer une couverture et une vingtaine de pages au mariage de sa fille, Delphine, avec un bel Italien.
Pour le groupe, les « synergies sont évidentes », souligne un expert en luxitude. De Rihanna à Natalie Portman, de Kylian Mbappé à Beyoncé et Jay-Z, tous les ambassadeurs de Dior ou de Louis Vuitton sont de bons clients pour les pages pipoles de « Match ».
Deal à Saint-Tropez
Petit hic : la conquête de Lagardère est aussi une bataille clé pour la famille Bolloré, qui, après s’être délestée de la logistique et des ports en Afrique, souhaite se concentrer sur les médias et l’édition. Pas question, donc, de laisser Arnault prendre ses aises.
En 2021, Bolloré lance une OPA sur Lagardère avec le soutien du fonds Amber Capital… et la bénédiction de « Nono », qui lâche son bienfaiteur Arnault. La messe est dite. Sans attendre, Bolloré met la main sur Europe 1, « Paris Match » et le « JDD », où il installe les éditorialistes extrême-droitiers de CNews. La presse raille le grand milliardaire qui s’est fait coiffer au poteau par le petit.
Mais les grandes familles finissent toujours par s’entendre… Surtout lorsqu’elles ont des intérêts communs. Devenu propriété de Vivendi, Lagardère réalise 3,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires dans les gares et les aéroports, alors que LVMH, qui fédère 75 marques de champagne, de spiritueux, de maroquinerie et de fringues de luxe, dispose d’un réseau de boutiques sans équivalent dans le monde, y compris dans les aéroports.
Quant à sa force de frappe en tant qu’annonceur… « LVMH a des millions de contrats avec le groupe Havas, qui appartient à Bolloré, souligne un publicitaire. Bernard Arnault aurait pu couper le robinet. »
Après l’épisode « Gala », il fallait donc éteindre d’urgence le feu qui couvait.
Pendant l’été, les familles se sont retrouvées dans leurs propriétés de Saint-Tropez. A l’automne, les deux grands fauves ont topé. En 2021, Bernard Arnault proposait 80 millions pour emporter « Paris Match » et le « JDD »; il en déboursera 130 pour acquérir le seul magazine.
Qui a gagné des millions ?
Odile Benyahia-Kouider. Le Canard enchaîné. 06/03/2024
Et on s’ étonne que plus personne ne fasse confiance aux médias !