Aux États-Unis, le sionisme aurait été chrétien, bien avant d’être juif… Ce constat surprenant, l’historien Jean-Pierre Filiu en fait le premier pilier de la somme qu’il consacre au conflit israélo-palestinien, Comment la Palestine fut perdue. Et pourquoi Israël n’a pas gagné.
Aujourd’hui, entre un électorat juif acquis au Parti démocrate et aux négociations de paix et des évangéliques sionistes qui soutiennent avec enthousiasme Donald Trump, mais aussi Benyamin Netanyahou, le président Joe Biden peine à trouver une juste voie.
Davantage que son âge, ses hésitations face au paroxysme de violence en Israël et à Gaza mettent en péril sa réélection. Le « Super Tuesday », qui s’est tenu le mardi 5 mars, était le premier vrai test des primaires américaines. Joe Biden saura-t-il dépasser ses atermoiements et rassurer les progressistes américains, d’où qu’ils viennent ?
Pourquoi l’histoire du « sionisme chrétien » est-elle si peu connue en France ?
Nous avons un problème culturel avec l’évangélisme, ce courant de pensée anglo-saxon que l’on réduit à un mouvement charismatique, sans en prendre la mesure politique. Or, le sentiment de l’Amérique comme nouvelle Terre promise est fondateur. Il s’inscrit jusque dans la toponymie biblique de la Nouvelle-Angleterre : les Pères pèlerins qui débarquent du Mayflower en 1620, et ceux qui les rejoignent ensuite, baptisent Salem la ville qu’ils pensent être la future capitale du pays, et donnent le nom de Sion à de nombreuses collines.
Après l’Indépendance (4 juillet 1776), cette idéologie va s’épanouir et trouver dans La Vallée de la vision, du révérend Bush, son manifeste fondateur. En 1844, ce spécialiste de l’hébreu invente, à New York, une carte de la Palestine sans Arabes et répartit les tribus juives entre des lignes droites, à l’image des nouveaux territoires de l’Ouest américain. Donc, très tôt, se façonne aux États-Unis une Terre sainte fantasmée, dont les Arabes sont absents, ou du moins invisibilisés.
Mais ce n’est qu’une vision…
Davantage qu’une vision, puisqu’une tendance dite « restaurationniste » prône le retour du peuple juif sur la terre d’Israël et milite pour cela. Dès 1819, John Adams, le deuxième président américain, retiré de la vie politique, souhaite qu’une « armée de cent mille Israélites s’implante de nouveau en Judée comme nation indépendante ». Certes, on est dans le fantasme, car les colons américains n’ont jamais mis les pieds en Palestine et connaissent très peu les Juifs, alors quasi absents des États-Unis.
Mais, dans l’histoire américaine, le mythe doit s’incarner. Et cequi fascine l’historien que je suis, c’est que le rêve de ces pionniers puritains va devenir réalité. Ils vont remporter, au XXe siècle, de grandes victoires qui renforceront leur conviction que la « restauration » du peuple juif en Israël participe de l’accomplissement des prophéties bibliques.
Leur « projet » n’est pourtant pas très sympathique pour les Juifs…
Certes, puisqu’ils seront exterminés à la fin des temps, à l’exception de ceux qui se seront convertis au christianisme. C’est le prédicateur anglais John Nelson Darby qui a diffusé aux États-Unis au XIXe siècle cette vision apocalyptique. Une fois le peuple juif retourné sur la terre d’Israël, tout sera en place pour la seconde venue de Jésus, qui écrasera l’Antéchrist lors de la bataille d’Armageddon. Les chrétiens, et eux seuls, connaîtront le salut, s’ils ont soutenu le destin assigné au peuple juif.
Qu’en pensent les Juifs qui fuient au début du XXe siècle les pogroms d’Europe centrale et choisissent massivement les États-Unis ?
En 1914, la Fédération sioniste ne rassemble, aux États-Unis, que quinze mille des trois millions d’immigrants juifs. Et, en 1891, lorsque le révérend William Blackstone organise une conférence à Chicago, les rabbins lui répondent : « Notre Jérusalem, c’est Chicago. » Blackstone envoie une lettre ouverte au président des États-Unis pour « rendre la Palestine aux Juifs », mais presque tous les signataires sont chrétiens.
À la même époque, le mouvement sioniste, porté par Theodor Herzl, décide de miser sur l’Angleterre et sur l’imprégnation biblique de ses ministres. Et, là encore, le seul ministre britannique qui s’opposera en 1917 à la déclaration Balfour en faveur d’un « foyer juif » en Palestine sera le seul ministre juif, Edwin Montagu, inquiet que cette décision ne menace le statut des Juifs en Europe.
Les Juifs continuent-ils d’émigrer aux États-Unis ?
Non, car les États-Unis leur ferment la porte par l’Immigration Act de 1924. Fuyant la montée du nazisme, les Juifs n’ont d’autre choix que la Palestine. Aux États-Unis, un comité sioniste revendique une forte présence au Congrès, mais ses élus courtisent les sympathisants chrétiens de la cause sioniste. Devenu président en avril 1945, Harry Truman, un sudiste baptiste qui lit quotidiennement la Bible, reconnaît aux Juifs « un droit historique et légitime sur la Palestine ».
En 1947, alors que la Grande-Bretagne s’abstient, les États-Unis votent le plan de partage de l’ONU. Quelques heures après la proclamation de l’État d’Israël par David Ben Gourion, le 14 mai 1948, Truman annonce que les États-Unis reconnaissent le nouvel État. Ils sont les premiers à le faire. C’est la foi évangélique de Truman qui l’a poussé dans ce sens. En retour, les Israéliens baptisent Kfar Truman un village construit sur les ruines d’une localité palestinienne que ses habitants ont été contraints de fuir.
Le début de l’idylle entre les deux pays…
Harry Truman étant démocrate, David Ben Gourion étant travailliste, ils sont faits pour s’entendre. À l’inverse, Benzion Netanyahou, père de Benyamin et représentant alors de la droite israélienne aux États-Unis, noue des relations étroites avec les évangéliques du Parti républicain. Tant que les démocrates aux États-Unis et les travaillistes en Israël dominent, cela ne porte pas ses fruits.
Tout change en 1977, avec l’élection de Menahem Begin, qui a créé le parti de droite Likoud, et surtout en 1996, avec celle de Benyamin Netanyahou. Le lobby évangélique qu’on dit pro-israélien devient alors un lobby pro-Likoud, opposé au processus de paix qui contrecarre sa vision messianique. Et se mobilise contre les deux présidents démocrates, Jimmy Carter et Bill Clin-ton, qui ont pourtant tenté de réconcilier les « fils d’Abraham ». Les évangéliques deviennent ainsi les piliers du Parti républicain.
Benyamin Netanyahou va en jouer?
Bien sûr, il connaît intimement la société américaine et mise très tôt sur les évangéliques, car la communauté juive, acquise aux démocrates, soutient, elle, massivement le processus de paix. Expliquer aujourd’hui le soutien des États-Unis à Israël par un soi-disant « lobby juif » n’a plus aucun sens. Car le lobby pro-Israël aux États-Unis ne représente plus les Juifs américains. Un homme, Tom Dine, a transformé l’American Israeli Political Action Committee (Aipac) en s’inspirant du lobby pro-armes de la National Rifle Association (NRA).
Il a quadrillé le territoire en misant sur ces évangélistes de droite, devenus les grands financiers de l’Aipac. Ce sont eux les soutiens du président républicain de la Chambre des représentants, Mike Johnson, qui bloque actuellement l’aide à l’Ukraine tout en votant des milliards pour Israël.
Pourquoi le démocrate Joe Biden ne se démarque-t-il pas davantage de la politique de Netanyahou ?
Carter, Clinton et Obama, les trois présidents démocrates américains qui ont essayé de faire avancer un règlement du conflit ont subi des attaques violentes. Joe Biden, alors vice-président d’Obama, avait été très affecté par la campagne brutale menée contre lui par Netanyahou. Mais il y a aussi l’équation personnelle de Biden : bien que catholique, donc loin de l’évangélisme, il s’est toujours dit profondément sioniste et engagé aux côtés d’Israël.
Jeune sénateur du Delaware, il avait rendu visite à Golda Meir. Par ailleurs, un accord israélo-palestinien n’étant plus possible avec’Netanyahou, Biden a jugé plus facile de se concentrer sur les accords d’Abraham, aucun des États arabes concernés n’ayant de contentieux avec Israël. Jusqu’aux massacres du Hamas le 7 octobre, Biden avait complètement abandonné le dossier palestinien.
Ne risque-t-il pas à la fois de perdre le vote des arabo-musulmans et ne pas conserver le vote juif ?
Une chose est sûre : Netanyahou, lui, mise sur la défaite de Biden et la réélection de Trump. La prolongation de la guerre de Gaza est un piège redoutable pour Biden. D’autant qu’on ne peut pas dire que, pendant les deux années écoulées, il ait montré un dynamisme fou pour relancer un plan de paix. Il n’a jamais remis en cause la décision de Trump de déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem.
Certes, la chaîne NBC affirme qu’il injurie Netanyahou en privé, mais cela ne peut que renforcer le Premier ministre israélien. Cela lui permettra de dire en substance : « Nous aurions pu atteindre les buts que nous avions assignés à notre armée si les horribles démocrates ne nous avaient pas bridés. » Netanyahou a mis en place son « grand récit », qui sera répété et amplifié pendant la campagne électorale américaine.
Si Trump est réélu, ce sera sans les Juifs américains ?
Trump peut compter sur 20 % seulement du vote juif. Il a d’ailleurs dit : avec tout ce que je fais pour Israël, pourquoi les Juifs ne votent-ils pas davantage pour moi ? Il les accuse de « ne pas assez aimer Israël », alors que « l’État juif n’a jamais eu de meilleur ami à la Maison-Blanche »… En revanche, il peut compter sur 80 % des évangéliques blancs, qui constituent une grosse part de son électorat.
Cette déconnexion américaine n’est pas perçue en France : alors que la communauté juive est aussi bien opposée à la politique liberticide de Netanyahou qu’aux dérives antisémites de ces évangéliques devenus « le » lobby pro-sioniste. Leaders de ce sionisme chrétien, plusieurs pasteurs sont en concurrence — tous plus ou moins antisémites, d’ailleurs. En 2006, Pat Robertson attribue le coma d’Ariel Sharon, qui a ordonné le retrait de Gaza, à un châtiment divin pour avoir osé « diviser la terre de Dieu ».
Sur ce marché lucratif des pasteurs évangéliques, le plus puissant d’entre eux, John Hagee, dont les fidèles texans se recueillent devant une réplique du Mur des lamentations, a proclamé qu’Adolf Hitler avait été envoyé par Dieu pour amener les Juifs en Terre promise… La droite et l’extrême droite israéliennes s’accommodent de leurs embardées antisémites, tant que leur appui à la colonisation ne faiblit pas.
Joe Biden navigue à vue. Soucieux de ne pas freiner le vote juif, ni s’aliéner totalement cette droite évangélique qui contrôle la Chambre des représentants et bloque son budget, il risque de perdre sur les deux tableaux. Et jamais les dissensions n’ont été aussi fortes au sein du Parti démocrate.
Propos recueillis par Vincent Remy.Télérama. N° 3839. 06/03/2024