Qui est vraiment…

Olivier Frébourg aurait de quoi se réjouir. La polémique autour de Sylvain Tesson, parrain contesté du Printemps des poètes qui débute le 9 mars, fait tourner sa « boutique personnelle », admet le patron des éditions des Équateurs.

Le dernier ouvrage de l’écrivain voyageur, Avec les fées, a pulvérisé la barre des cent mille exemplaires, quelques semaines seulement après la tribune incendiaire de Libération, signée par mille deux cents personnalités de la littérature, qui s’élevait contre l’honneur offert par le festival à une « icône réactionnaire ».

Mais Sylvain Tesson n’a pas attendu les controverses pour vendre des livres : depuis une décennie, il explose les compteurs, jusqu’à atteindre huit cent mille exemplaires avec La Panthère des neiges (éd Gallimard, 2019), consacré par le prix Renaudot. « L’épicier que je suis dit merci aux poètes… » sourit Olivier Frébourg avec une pointe d’amertume.

« Méthodes fascistes », « extrême gauche qui dresse des listes », « extinction de l’esprit des Lumières »… la polémique réveille aussi l’avocat tapi en lui. Sa plaidoirie livrée dans ses locaux perchés en haut d’un vieil immeuble du quartier Saint-Michel, à Paris, l’intéressé pourrait presque l’entendre — Sylvain Tesson habite la rue d’à côté.

On ne le verra pas : il n’a pas donné suite à nos sollicitations, comme le photographe Thomas Goisque, son compère de voyage depuis vingt ans et son éditeur chez Gallimard, Ludovic Escande. Olivier Frébourg assurera seul sa défense. II l’a préparée. Avec des crois­sants, mais pas seulement : il a aussi imprimé et annoté l’es­sai Réactions françaises. Enquête sur l’extrême droite littéraire (éd. Seuil), sur lequel se sont appuyés les pétitionnaires.

On comprend que la pièce à charge, qu’il dénonce comme « bourrée d’erreurs », soit sa première cible : paru en mars 2023, ce livre du journaliste François Krug a pour la première fois ébréché le récit consensuel de l’écrivain épris de grands espaces, dévoilant une trajectoire au cœur d’une galaxie très à droite. Par sa famille d’abord, puisque celui qui fut animateur de Radio Courtoisie entre 1996 et 1997, carrefour revendiqué des droites extrêmes, est avant tout l’enfant d’une bourgeoisie conservatrice.

De son père, Philippe Tesson (1928-2023), rédacteur en chef de Combat, favorable à l’Algérie française dans les années 1960, le fils a hérité les réseaux et les relations. Parmi elles, des figures de la « nouvelle droite », ce courant de défense de la civilisation européenne qui a marqué le renouveau de l’extrême droite à partir des années 1970, en particulier ses théoriciens Alain de Benoist et Dominique Venner (qui s’est suicidé en 2013 à Notre-Dame de Paris).

De leurs ouvrages, Sylvain Tesson a pu donner des échos favorables dans Le Figaro, documente François Krug. On pourrait ajou­ter un autre compagnon plus lointain de la nouvelle droite : l’écrivain Gabriel Matzneff, qui n’a jamais caché ses pratiques pédocriminelles. « Un maître », lui lançait avec déférence Sylvain Tesson en 2019, micro à la main, lors d’une soirée hommage captée sur une vidéo que nous avons visionnée.

Sylvain Tesson n’a jamais récusé ces affinités, dont cer­taines ont pu être des amitiés. Comme celle qui pèse le plus lourd sur sa réputation, avec l’écrivain royaliste Jean Raspail (1925-2020), auteur d’un roman culte de l’extrême droite, Le Camp des saints (1973). Celui-ci raconte l’arrivée d’un million de migrants en Europe. On y lit : « Le tiers-monde dégoulinait et l’Occident lui servait d’égout ».

Sylvain Tesson n’a pas varié dans son amitié et son admiration pour Raspail. Au point de préfacer en 2015 une anthologie de ses œuvres (Là-bas, au loin, si loin…, éd. Bouquins) expurgée du Camp des saints. Au point aussi de défendre ce roman sulfureux comme un droit à dire des choses « pas agréables à entendre », s’indignant : « C’est trop facile de dire que Raspail était un raciste. »

De Jean Raspail, Sylvain Tesson aime le voyageur, pas le monarchiste, nuance Olivier Frébourg. La précision est déterminante, insiste l’éditeur, qui s’étrangle de l’étiquette d’extrême droite accolée à son auteur. Devant la « grande confusion », il tient à recadrer le débat en proposant une définition en trois cases (nostalgie d’un âge d’or, paranoïa de­vant un ennemi intérieur, détestation de l’autre) que Sylvain Tesson ne cocherait pas. Sa « soif des civilisations » le rendrait définitivement « étranger » à l’extrême droite…

Sur l’âge d’or, Tesson se définit pourtant comme « existentiellement mélancolique, esthétiquement passéiste et sentimentalement nostalgique ». Sur l’ennemi intérieur ?  L’homme déploie avec constance une grille de lecture de menace civilisationnelle. Ce prisme perce dans son soutien récent à l’Arménie, « éclat de nous-mêmes fiché dans l’Orient », dont la chute « préfigure toujours celle du donjon central ».

Car le péril est aussi en France. Reprenant sans la nommer la théorie du « grand remplacement », il écrit : « Les nouvelles générations de l’immigration arabo-musulmane, parfois parfaitement intégrée et parfois parfaitement hostile, formeront demain un socle de population majoritaire. »

Une allergie traverse ses prises de parole. Une de ses chroniques, que nous avons retrouvée dans la confidentielle revue La Géographie, l’exprimait frontalement en 2011 : « La lecture du Coran me précipite toujours dans les pages de Musset, de Paul-Jean Toulet ou de René de Obaldia un peu comme lorsqu’on ressent le besoin de se rincer la bouche avec un vin délicat après avoir avalé de la bile. »

Sylvain Tesson apprécie l’esthétique de la salive. Elle qualifie une autre récurrence résumée dans une formule choc, en 2017 : « La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer. » Comme durant la pandémie : « On peut cracher [sur l’État], il se portera à votre secours. […] Subitement, on a moins envie d’aller brûler les ronds-points, non ?»

Dans un reportage réalisé en 2021 auprès de légionnaires en Guyane, Tesson s’obstinait : « La République vient en aide aux nécessiteux à qui il sera donné […] le droit de cracher sur le Samaritain. » Il s’exaltait : « La Légion peut inspirer le politique », elle qui justifie l’autorité naturelle comme « principe sublime, car elle fonde l’inégalité des hommes en s’appuyant sur la légitimité de la compétence ».

Membre des « Écrivains de marine » (un cercle d’auteurs partenaire de la Marine nationale, qu’il a intégré en 2012), il affectionne particulièrement la promotion de l’armée. Et la Grande Muette aime que Tesson parle pour elle — elle lui ouvre régulièrement ses portes, de la Guyane à la Patagonie, de l’Afghanistan au Mali.

Apologie de l’ordre, de la force, de l’Occident chrétien… Et si ces tropismes contaminaient la soif des civilisations du grand voyageur ? C’est l’avis de spécialistes qui ont étudié le cœur curieusement occulté du portrait idéologique de Tesson : son œuvre littéraire, qui diffuse sa vision du monde à des millions d’exemplaires. « Il s’inscrit dans la tradition coloniale du voyageur riche et blanc », décrypte Guillaume Thouroude, qui lui consacre un chapitre de La Pluralité des mondes. Le récit de voyage de i945 à nos jours (éd. Pups, 2017).

Le chercheur voit dans Tesson le parangon d’un courant qui a émergé dans les années 199o, celui de « nouveaux explorateurs » autoproclamés médiatisant des aventures re­prenant les clichés orientalistes du voyage (grands espaces, itinéraires mythiques, bon sauvage…). Les documentaires sur les aventures de Sylvain Tesson reposent, à ses yeux, sur le même « exotisme éculé » que des programmes tels que Ren­dez-vous en terre inconnue, qui emmène des célébrités se res­sourcer auprès de peuples isolés.

« Dans un monde qui n’est plus à découvrir, Tesson rejoue un modèle d’aventurier qui tourne à vide, fondé sur le cliché du baroudeur conquérant dont les exploits physiques face aux épreuves sont censés témoigner de la valeur », abonde Jean-Xavier Ridon. Ce professeur à l’université de Nottingham a notamment analysé Dans les forêts de Sibérie (éd. Gallimard, 2011), récit de six mois passés au bord du lac Baïkal.

Dans cette étude parue en 2019 dans La Revue des lettres modernes, il ausculte comment Tesson met en scène sa métamorphose individuelle par la confrontation à une nature que son regard fantasme comme vierge et sauvage. Ce « simulacre » s’articule selon lui à une « dimension néocolonialiste » qui prend la forme de généralités sur les peuples visités.

« L’esprit slave » mythifié dans ce livre fait écho aux préjugés ethniques répétés dans ses écrits. Ainsi du « génie turc » belliciste, de l’aptitude berbère à la permanence, ou du Touareg naturellement doté d’un GPS — « comme tous ceux de son ethnie, il use de son génie de chasseur-pisteur », lit-on dans son reportage avec l’armée au Mali.

Pour Guillaume Thouroude, ces stéréotypes ne constituent qu’une face de « sa stratégie de distinction aristocratique », dont le revers est un « mépris de classe » consistant à effacer du récit les petites mains rendant possibles ces voyages, en vue de « romantiser une solitude héroïque ». Or, pointe-t-il, « Sylvain Tesson se revendique ermite au bord du lac Bancal tout en remerciant ses mécènes à la fin du livre ».

D’un label obtenu dans le cadre d’une coopération franco-russe aux équipements signés Millet, l’écrivain-ermite n’oublie pas ses sponsors. À Paris, le même qui dame être « le produit d’une époque qu’Un déteste » propose via plusieurs agences des conférences pour cadres en quête de motivation. Ses thèmes d’intervention ? « Résilience », « inspiration », « leadership »…

La haine de la modernité n’empêche pas d’animer des séminaires d’entreprise.


Youness Bousenna. Télérama n° 3869. 06/03/2024


Une réflexion sur “Qui est vraiment…

  1. bernarddominik 10/03/2024 / 11h06

    Une façon de voir, pas la mienne.
    J’ai lu 2 de ses livres, je n’y vois pas les mêmes choses. Quant à Raspail sur le nombre, il n’avait pas tort, le million est dépassé. Contrairement à Youness Bousenna, je crois aux civilisations au rapport à l’histoire.
    Je crois que l’Afrique est en train de s’autodétruire, et qu’on n’accuse pas la colonisation, 2 générations sont passées, et que cette destruction atteint l’Europe qui se satisfait de créer un lumpen prolétariat qu’elle devra affronter bientôt, créant une Cisjordanie à l’envers (les colons y sont un prolétariat dans des zones de non-droit comme les cités qui se révoltent régulièrement non pas contre leurs exploitants, mais contre les vitrines de notre société).

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