Education : Les mauvais calculs…

… de Gabriel Attal

La réforme « choc » du collège présentée en décembre fait long feu, faute d’avoir été budgétée. Confronté à la grogne du monde de l’éducation, le gouvernement tente de la détricoter sans trop écorner l’image du Premier ministre

Trois mois tout juste après son annonce en fanfare, le « choc des savoirs » cher à Gabriel Attal et sa mesure phare – les groupes de niveau au collège – viennent de se dissiper dans l’inaltérable matelas à mémoire de forme de l’Education nationale.

Pas un bruit, pas un son, tout n’est que murmure et parole de sibylle. Fini les neuf heures hebdomadaires de maths et français enseignées hors du groupe classe traditionnel afin de permettre à chacun d’« avancer à son rythme ».

Fini également la répartition obligatoire des élèves en trois groupes, faibles/moyens/forts – en sixième et cinquième, dès septembre 2024, en quatrième et troisième, en 2025 -, sur la base d’évaluations nationales organisées à chaque début d’année. Mais chut : le « choc » doit rester pour quelque temps encore le cap éducatif du gouvernement.

Le temps que l’opinion publique passe à autre chose… ou que le Premier ministre soit appelé à d’autres fonctions.

Car ce plan de grande ampleur, dont le but à peine caché était de « faire péter le collège unique », est le marqueur politique de Gabriel Attal, la seule grande réforme structurelle dont il puisse assumer la paternité dans sa carrière météoritique.

Signe de l’importance qu’il lui accorde : le matin même de sa nomination à Matignon, il tenait à détailler son projet en visioconférence à tous les chefs d’établissements de France – une première très appréciée. Bis repetita, la veille de la nomination de Nicole Belloubet rue de Grenelle, le 8 février, lorsqu’il assurait sur France 2 que le choc se déploierait dans toute sa puissance dès la rentrée de septembre.

Ou encore le 8 mars, face aux journalistes de « C à vous ». Le Premier ministre, questionné sur un éventuel rétropédalage du gouvernement, démentait formellement : « On y va, en français et en mathématiques, sur l’intégralité des heures de la semaine, les élèves seront effectivement en groupes de niveau. » Et ce alors que la Rue de Grenelle venait d’admettre le contraire, trente-six heures plus tôt…

Derrière ces dénégations, il paraît aujourd’hui évident que la proposition faite il y a trois mois aux enseignants et aux parents, de plus en plus inquiets des lacunes de leurs rejetons, n’était pas honnête. Excès de jeunesse ou d’optimisme : le plan n’a jamais été budgété correctement. Qu’importe.

La très diplomate Nicole Belloubet, nouvelle locataire de la rue de Grenelle, ancienne rectrice et fine connaisseuse de l’institution, a bien compris le sens de sa mission : conserver la coquille en la vidant de sa substance – le plus discrètement possible.

L’annonce a été expédiée jeudi 7 mars en quelques lignes dans une interview au « Monde ». Accompagnée d’une explication de texte auprès de la presse éducation assumée par deux de ses collaborateurs : Cécile Laloux, sa conseillère pédagogique, et l’énarque Edouard Geffray, directeur général de l’enseignement scolaire (Dgesco).

Dans un subtil exercice de double discours, les deux « technos » ont expliqué que, compte tenu des moyens « considérables » consentis par le gouvernement… et des « ajustements » apportés par la nouvelle ministre, le choc des savoirs pourrait être pleinement mis en oeuvre. Ce qui revient à reconnaître que sans la cure d’assouplissement imposée par Nicole Belloubet il était toutbonnement inapplicable. CQFD. Puis d’expliquer la nature de ces ajustements.

Certes, l’« enseignement en groupes » reste bien la règle, mais des temps en classe complète redeviennent possibles « à titre dérogatoire », « de manière distribuée dans l’année ». Liberté complète étant donnée aux équipes de définir le bon équilibre entre la règle… et la dérogation.

D’une machinerie prussienne entendant régenter les 6 950 collèges de France depuis Paris, nous voilà donc revenu à l’éloge de « l’autonomie », de « l’expertise pédagogique des équipes », louées il y a dix-huit mois par le président dans sa « Lettre aux professeurs et aux personnels de l’Education nationale » et oubliée depuis.

Seule exigence de la ministre : « Je demande aux enseignants de travailler avec leurs élèves en groupes tout au long de l’année scolaire, en prenant en compte leur niveau et leurs difficultés dans telle ou telle modalité d’apprentissage. » Avec une formulation aussi vague, toutes les chapelles éducatives devraient s’y retrouver…

Comment expliquer un tel virage ?

Eh bien, d’abord, les caisses sont vides. Non seulement, l’Education s’est vue privée de 700 millions d’euros par le dernier coup de rabot annoncé en mars par Bruno Le Maire, mais l’estimation très optimiste des besoins générés par la réforme (2 330 postes) réalisée par le cabinet Attal et la Dgesco s’est révélée en complet décalage avec la réalité du terrain. Pour proposer des conditions d’enseignement optimales aux élèves fragiles (15 élèves par classe, pas plus), comme s’y est engagé le Premier ministre en réponse à l’accusation de procéder à un tri social, les établissements avaient évidemment besoin de moyens considérables : 9 000 postes selon le SNPDEN, syndicat majoritaire des proviseurs, 5 000 a minima en surchargeant le plus possible les groupes moyens/forts. Une classe de collège en France comptant en moyenne 25 élèves, réduire ainsi les effectifs est en effet tout sauf anodin. A fortiori lorsqu’on annonce que 32 % des élèves en maths et 27 % en français – ceux jugés fragiles aux évaluations de septembre dernier – devraient profiter de groupes à effectif réduit.

« Promesses irréalistes »

Las, loin de l’épiphanie espérée, les dotations horaires 2024-2025 arrivées mi-janvier se sont avérées tout bonnement ridicules. Pour préparer la prochaine rentrée, les principaux n’ont eu que deux solutions : réduire drastiquement le nombre d’élèves bénéficiant des effectifs réduits (c’est souvent le cas en éducation prioritaire, où les besoins sont énormes, et les parents, peu regardants) ou rogner sur les options et/ou les dispositifs préexistants, quitte à réduire à néant l’animation pédagogique.

Exemple dans ce gros collège de 14 classes de sixième et cinquième, où 25 % des 380 élèves concernés sont identifiés fragiles, mais où la dotation horaire a baissé de deux heures, une fois prise en compte la suppression de l’heure de soutien pour les sixièmes, décidée par le ministère afin de « gratter » des postes.

Disciplinée, l’équipe a obéi à la commande ministérielle et planifié la création de 12 groupes de 15 élèves en maths et français. Résultat, « toute notre marge d’autonomie y passe : on supprime le club de sciences, l’atelier écriture, les liaisons CM2-sixième, la plupart des labos de langues et de SVT », détaille sa principale.

La « gênance », comme disent les collégiens ? Du côté de la majorité, on commence à s’inquiéter de l’exaspération qui traverse la communauté éducative, des syndicats de proviseurs habituellement peu frondeurs jusqu’au secrétariat général de l’enseignement catholique, qui, sevré de tous moyens – 370 postes budgétés versus un besoin réel de 1100 -, menace ouvertement de s’asseoir sur la réforme. « Si on continue à faire des promesses irréalistes et que la plupart des gamins se retrouvent à 29 en classe en septembre, le retour des parents risque d’être brutal », grogne une parlementaire, bonne connaisseuse de l’Education nationale.

D’autant que la mesure soulève une très grande perplexité dans la communauté scientifique, même chez les chercheurs proches de la macronie. Si les groupes de niveau peuvent parler au « bon sens » des parents d’élèves (dès lors que leur enfant n’est pas reversé dans le groupe faible…), comme l’espère Gabriel Attal, leur efficacité est soumise à de nombreuses hypothèques : s’assurer que la promesse des effectifs réduits soit réellement tenue, que les élèves puissent circuler facilement d’un groupe à l’autre en évitant le stigmate du cancre, que l’on n’assigne pas le groupe des plus faibles aux jeunes profs les plus fragiles. Tout sauf des évidences…

Face à cet horizon bouché, la chasse au mauvais génie est ouverte. Qui diable a convaincu Gabriel Attal de jeter son dévolu sur une mesure aussi peau de banane ? Fanny Anor, sa fidèle directrice de cabinet, qualifiée de « très réac » en interne ? Edouard Geffray, le Dgesco en place depuis cinq ans qui aurait profité de la valse des ministres pour faire avancer ses idées conservatrices ? La très libérale OCDE, souvent citée par Gabriel Attal et qui, dans la dernière livraison de l’enquête Pisa, note une corrélation entre mise en place de groupes de niveau et bonnes performances scolaires ? Le responsable de sa direction Education, Andreas Schleicher, contacté par « l’Obs », dément tout lobbying et dit avoir plutôt mis en garde son interlocuteur sur la fragilité de cette corrélation.

Château de sable

Autre hypothèse : les groupes de niveau relèveraient de la pure triangulation politique, en proposant une mesure simple et disruptive, apte à séduire les fameuses « classes moyennes laborieuses » au coeur de la stratégie anti-RN du Premier ministre, tout en restant acceptable pour la base enseignante.

« Les politiques éducatives tiennent parfois à peu de choses, il suffit qu’un membre de cabinet se saisisse d’une obscure étude et qu’on y trouve un intérêt électoral pour que cela se transforme en grande réforme prétendument structurante », devise l’économiste Julien Grenet qui a démissionné (avec deux autres chercheurs) du Conseil scientifique de l’Education nationale pour ne pas cautionner la stratégie gouvernementale.

La manoeuvre, d’ailleurs, n’était pas loin d’être réussie.

Jusqu’à la mi-janvier et la douche froide des dotations horaires, le « choc des savoirs » n’a guère fait réagir dans les salles de profs et a pu même susciter une forme d’attraction. Les enseignants sont des Français de classe moyenne comme les autres, oscillant entre idéalisme et fatalisme, discours de gauche et pratiques parfois plus conservatrices. « Ils sont dans un tel désarroi pédagogique face à l’hétérogénéité des classes et aux effectifs pléthoriques qu’ils peuvent se laisser tenter par des remèdes miracles, surtout s’il y a des moyens à la clé », les excusait presque Philippe Meirieu, vieille figure des courants « pédagos » quand nous l’interrogions fin décembre sur l’étrange apathie des syndicats et de la gauche enseignante.

Faire rêver dans les médias puis revoir les ambitions à la baisse dans le secret des rectorats : le calcul n’était pas sot. Il se basait juste sur des projections budgétaires vraiment trop optimistes. N’y a-t-il eu personne pour alerter Gabriel Attal ?

« Déjà aurait-il fallu qu’il tienne Matignon et Bercy au courant. Elisabeth Borne ne voulait pas des groupes de niveau, elle a été mise devant le fait accompli », dénonce un membre de l’exécutif qui a vécu la séquence aux premières loges. De fait, quand « l’Obs » début décembre s’étonne face au ministre du coût de sa réforme, celui-ci reste évasif, se contentant de parler de « milliers de postes à créer ».

Et pour cause, si l’on en croit notre interlocuteur, « Attal a fait son show sans avoir sécurisé le moindre arbitrage. Résultat : les 2300 postes annoncés deux semaines plus tard ne correspondent aucunement aux besoins réels. C’est juste l’addition des maigres moyens qu’il a obtenus en allant pleurnicher à l’Elysée et des marges dégagées par la suppression de l’heure de soutien en sixième ».

On pourra toujours dire que le tour est finement joué. Gabriel Attal a fait du « choc » le véhicule de son ascension politique et de sa nomination à Matignon. Du même coup, il a su déléguer à d’autres l’édification – impossible ? – de son château de sable. Reste la consternation que suscite cette énième réforme non concertée et non financée chez des personnels de l’éducation déjà à bout de nerfs. Est-ce vraiment de bonne politique ? Pas si sûr.


Gurvan Le Guellec. L’Obs N°3102. 14/03/2024


2 réflexions sur “Education : Les mauvais calculs…

  1. bernarddominik 16/03/2024 / 17h45

    Macron dépense sans compter, avec sa guerre en Ukraine (3 à 6 milliards suivant ce qu’on compte) ses cadeaux aux agriculteurs (6 à 8 milliards si on compte les arriérés), il a beau économiser sur le chômage et la santé, ça ne suffit pas, donc il ne reste que l’éducation nationale à siphonner, car pas touche à l’armée, et pas touche aux budgets de prestige. Et comme le budget n’est pas sincère (certaines dépenses spéciales de l’Elysée sont réparties sur les ministères) et que la charge de la dette devrait atteindre 70 milliards (en fait l’état devra emprunter une peu plus de 170 milliards car il y a 100 milliards de capital à échéance impossible à rembourser)

  2. tatchou92 16/03/2024 / 23h59

    -Ca suffit ! Ma ville de banlieue qui court après les 50.000 habitants avec les constructions neuves, liées à l’arrivée de la ligne 4 de métro, et qui aura une nouvelle gare pour la ligne 15 en cours de construction, d’ici à 1 ou 2 ans, .. n’a toujours pas de lycée général, la région ne promettant rien avant 2 ou 3 ans, merci Madame la Présidente de la région.. tout le monde ne va pas au lycée confessionnel..

    -Les enfants de cette « ex banlieue dite rouge ».. sont donc dirigés vers le lycée voisin Maurice GENEVOIX de Montrouge qui sature, (bonjour les conditions de travail, pour les jeunes et les enseignants)…
    tout comme ceux de Jacques MONOD à Clamart, des structures de types mobil home ayant été installées il y a quelque temps dans la cour pour accueillir les jeunes de la ville de Chatillon « ex banlieue rouge aussi » qui attend son lycée aussi depuis … quelques décennies.. j’y étais déléguée parent d’élève de 1985 à 1988..
    – le département de l’Allier est appelé à fermer 14 classes, a serrer le mômes, qui seront sans doute transportés en car si la décision est maintenue..
    – Ici, les fédérations de parents d’élèves et les enseignants, seront en manif le 23 mars pour dire NON aux classes surchargées, aux suppressions d’heures d’enseignement, aux groupes de niveau et dire OUI à un service piblic d’éducation de qualité : je serai à leurs côtés, çà va me rajeunir..

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