L’arsenal législatif n’est pas suffisant aujourd’hui »
Parmi les effets pervers du Covid-19, on compte la recrudescence de l’activité des groupes à caractère sectaire. Deux domaines sont particulièrement touchés, la santé et l’éducation, ce qui préoccupe tes pouvoirs publics. Charlie s’est rendu à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), organe de l’État chargé de lutter contre les gourous.
Entretien avec Donatien Le Vaillant, son chef.
CHARLIE HEBDO : Pour beaucoup, les groupes à caractère sectaire se résument à l’Ordre du Temple solaire ou à la scientologie. Pourtant, depuis la crise du Covid-19, le phénomène sectaire a muté. Comment ?
Donatien Le Vaillant : Entre 2015 et 2020, de manière générale, on note 84 % d’augmentation des saisines des particuliers concernant des groupes àcaractère sectaire. On peut dire qu’il y a eu un doublement du nombre de signalements sur cette période. Parmi ces saisines, 25 % concernent le domaine de la santé. Et cela s’aggrave à mesure que le phénomène sectaire s’amplifie. Le véritable danger, c’est que les personnes qui se tournent vers des thérapies alternatives se détournent des circuits de soins conventionnels. Il faut préciser, en outre, que la moitié de ces signalements en matière de santé concernent des pratiques visant à soigner le cancer.
- En quoi ces parcours de soins alternatifs deviennent-ils sectaires ?
Je pense ici à un certain nombre de praticiens dits « naturopathes ». On parle de dérives thérapeutiques à caractère sectaire à partir du moment où elles peuvent causer des dommages aux individus et qu’elles les éloignent des techniques reconnues. Elles deviennent sectaires dès lors qu’il y a manipulation mentale. Il y a un certain nombre de critères que nous prenons en compte. Le fait, par exemple, de dénigrer les soins conventionnels, de faire en sorte d’installer une croyance qui va détourner les malades de ces circuits de soins. Parfois, il y a une volonté d’éloigner la personne de ses proches, avec un vrai risque de rupture familiale. Concrètement, nous sommes surtout saisis par les familles.
- L’autre domaine de vigilance, c’est l’éducation ?
L’attention que nous y portons est particulièrement soutenue. Nous recevons un certain nombre de signalements qui visent les établissements hors contrat. Je parle ici de tout ce qui concerne les « pédagogies alternatives », où peuvent se produire ces dérives. Bien sûr, il y a aussi des alertes qui impliquent des écoles sous contrat, mais les dérives ont majoritairement lieu dans le privé hors contrat.
- Comment s’organise la lutte contre ces pédagogies-là ?
Il faut reconnaître que c’est complexe à mettre en oeuvre, notamment parce que les preuves sont difficiles à réunir. Il faut sensibiliser les acteurs de terrain, qui ne relèvent pas de l’État, comme l’aide sociale à l’enfance (ASE) par exemple, ou les maires, qui ont aussi un rôle à jouer. De façon générale, il faut s’appuyer sur les élus locaux, ça fait partie de notre stratégie nationale de lutte contre les dérives sectaires. Ces dernières années, l’Éducation nationale a mis en place différents outils, notamment un réseau avec des référents « dérives sectaires » dans les académies, qui sont formés chaque année sur ces sujets.
- Concrètement, parvenez-vous à faire fermer ces écoles ?
Ce sont les préfectures et l’Éducation nationale qui sont en charge de ce contrôle, notamment quand ces écoles ne respectent pas l’intérêt de l’enfant. D’autant que dans certaines d’entre elles, on déplore des manquements manifestes aux normes de sécurité. Le problème que nous avons, c’est que lorsque des parents mettent leurs enfants dans ces écoles-là, ils signalent assez peu les dérives. Nous avons cependant reçu des signalements concernant par exemple des écoles Steiner-Waldorf sur les méthodes et le contenu des enseignements, avec notamment une absence de vaccination, des faits de violence, des discriminations ou des lacunes dans les programmes obligatoires.
- Où en sont les mouvements sectaires dits « historiques » ? La scientologie, les Témoins de Jéhovah, ce type de mouvements implantés depuis longtemps en France ?
Les Témoins de Jéhovah seraient plus de 130 000 en France. Ils bénéficient du statut d’association cultuelle. Ce statut a été remis en cause très récemment en Norvège, par une décision non encore définitive. De nombreux témoignages décrivent une pratique de l’excommunication très violente : lorsqu’un Témoin de Jéhovah veut abandonner sa religion, les membres de sa famille, ses amis, tout son cercle social cessent de le fréquenter. Les pressions pour forcer une personne à conserver ou quitter son culte sont réprimées en France. On note aussi des cas d’abus sexuels, avec un tribunal interne qui empêche les victimes de se tourner vers la justice.
- Les scientotogues ont acheté un bâtiment à Saint-Denis (93), à proximité des lieux où se dérouleront Les Jeux olympiques. La mairie et l’État ont tenté de s’y opposer, où en est-on ?
En France, l’État ne peut pas s’opposer à la vente d’un bâtiment entre deux personnes privées, à moins de préempter le bien, ce qui n’est pas toujours possible. Les scientologues ont fait leurs travaux et projettent d’ouvrir le bâtiment pour les Jeux olympiques. Ce qu’on sait, c’est que ce serait un lieu de « formation ». On connaît la manière de procéder des scientologues : ils atteignent leurs cibles en les soumettant à des tests de personnalité, diagnostiquent un certain nombre de problèmes et proposent des solutions. Ils sont présents lors des grands événements, il y a tout lieu de penser qu’ils seront très actifs au moment des Jeux. L’État sera donc pleinement mobilisé.
- Est-ce que d’autres mouvements en particulier vous inquiètent ?
On a beaucoup de remontées visant des groupes évangéliques, des Églises non rattachées à la Fédération protestante de France (FPF) ou au Conseil national des évangéliques de France (Cnef). On sait qu’il y a un certain nombre de personnes vulnérables qui donnent des sommes folles à ces groupes. On travaille avec la FPF et le Cnef pour alerter et mettre fin aux abus dans ces Églises non reconnues. Il y a notamment des prières de guérison collectives qui sont inquiétantes, quoique ce soit une question qui relève des cultes. Ce n’est pas à l’État de dire comment il faut prier, évidemment.
- Le gouvernement a tenté de faire passer une loi contre les dérives sectaires et thérapeutiques en début d’année. Un certain nombre de députés se sont opposés au texte. À ce jour, aucun accord n’a été trouvé. Comment expliquez-vous cette situation ?
Ce projet de loi, porté par la secrétaire d’État chargée de la Citoyenneté et de la Ville, Sabrina Agresti-Roubache, serait mieux compris si les parlementaires connaissaient mieux le phénomène sectaire. À l’heure actuelle, il est très difficile de faire reconnaître les dérives sectaires en justice. Contrairement à ce qui a été dit récemment, l’arsenal législatif n’est pas suffisant aujourd’hui. Il y a la reconnaissance du fait d’abuser d’un état de sujétion psychologique, mais on ne condamne pas le fait de créer cet état de sujétion. La loi ne dit pas : cette personne a créé cet état de sujétion. C’est comme si vous aviez un délit d’abus de harcèlement, mais aucune condamnation pour le harceleur. C’est insuffisant pour les victimes et la réparation des dommages qui leur sont causés. Chaque année, il n’y a que 15 à 20 condamnations pour abus de sujétion psychologique, c’est dérisoire par rapport à la réalité du phénomène.
Propos recueillis par Jean-Loup Adénor. Charlie Hebdo. 20/03/2024
La bétise est malheureusement une maladie qui ne se soigne pas.