Une analyse des « nouveaux discours et comportement amoureux », proposée par la sociologue Christine Détrez.
Elle publie « Crush. Fragments du nouveau discours amoureux », un livre rose bonbon (avec un émoji cœur) qui explore les pratiques amoureuses des adolescents.
- Depuis qu’on a lu votre livre, on entend le mot partout : mon crush, ma crush. Avoir un crush, être en crush sur, crusher, décrusher. Que se passe-t-il ?
Christine Détrez Une invasion ! La consécration du mot a eu lieu en 2023 avec son entrée dans le Petit Robert, mais sa carrière ne date pas d’hier. […] Par définition, le crush est un coup de cœur qui ne se concrétise pas. Il relève du secret, du fantasme. Lorsqu’il est dévoilé, d’autres mots prennent le relais. Si l’autre est d’accord, on a un « bail ». Sinon, c’est un râteau. La popularité du mot rappelle celle de « flirt », qui a accompagné un mouvement sociétal…
- Et le crush, alors, à quoi sert-il ?
Les applications de rencontre permettent aux corps d’entrer très vite en contact. Mon hypothèse, c’est que les jeunes d’aujourd’hui veulent ralentir. Consacrer un moment au fantasme, à la rêverie, aux scénarios. A avoir un crush. […] Ce qui est frappant avec le crush, c’est que le premier objectif est d’en parler aux copines. Le crush nourrit l’amitié des collégiennes et des lycéennes. L’autre nouveauté, c’est qu’avec les réseaux sociaux, le crush pénètre tous les moments de la vie. Quand on rentre chez soi, on va « stalker », c’est-à-dire espionner l’Instagram de son crush en faisant attention à ne pas laisser de traces…
- Pourquoi parlez-vous des copines et pas des copains ?
Parce que le crush possède une forte dimension genrée. Les filles que j’ai interrogées pour mon livre étaient intarissables, elles auraient pu en parler éternellement. Le sujet de conversation des adolescentes, c’est la romance. Une fille m’a dit : « Sans le crush, je ne vois pas de quoi on parlerait, les garçons ont le foot et les jeux vidéo. » Avec le crush, les filles deviennent des spécialistes de l’amour. C’est ce qu’on appelle le travail émotionnel. En analysant leurs crushs, elles apprennent à parler de romance, à se projeter dans des relations, à décoder des sentiments et à ruser ! Comment attirer l’attention du ou de la crush, comment savoir si c’est réciproque ? Les filles disposent d’un arsenal de techniques dingue au regard de l’objectif, presque nul. Toutes ces tactiques, ces stratégies, ces heures de discussions (« Il a dit ça, il a fait ça ») pour finalement croiser son crush à la cantine et dire « Salut ! »
- C’est parce que l’excitation se loge dans le secret…
Et le secret renforce l’amitié. Au sein du groupe, cela conduit à l’utilisation de surnoms pour désigner ses crushs, comme « Tagliatelle » ou « Kiwi ». Le secret renforce aussi une certaine dextérité manuelle. Sur internet, de nombreux mèmes décrivent le « stalking » comme un sport d’agilité. Comment stalker sans se faire attraper ? Il ne faut surtout pas liker par inadvertance une photo qu’on cherche juste à agrandir.
- C’est si drôle qu’on en oublierait presque que le crush peut être aliénant, comme s’en plaignent deux jeunes femmes de votre enquête…
Oui, et avec le recul, elles s’interrogent. Pourquoi on n’a pensé qu’à ça ? Pourquoi ça nous a pris autant d’énergie ? Jenny regrette que ses crushs soient devenus sa raison de se lever le matin. L’autre danger, c’est la « remise de soi » dont parle Rosalie. Instagram lui offre un libre accès aux goûts de ses crushs successifs. La nature, le deltaplane, tel groupe de rock. A la fin, elle perd de vue sa propre identité. Le sociologue Michel Bozon dit qu’on laisse de côté des parties de soi lorsqu’on fait couple… Avec le crush, c’est aussi le cas, alors qu’il n’y a pas de couple et peut-être même pas d’amour.
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- On en vient aux garçons, que le crush occupe beaucoup moins.
La socialisation genrée est déterminante. […] Un garçon ne parlera de son crush qu’à son meilleur copain ou à une amie fille, et encore. Jamais dans son groupe de garçons. Cela atteindrait la virilité, parce qu’un garçon, un vrai, n’a pas d’émotions. Il veut « pécho » [choper], c’est tout. Ce qui n’est sans doute pas vrai. […]
Propos recueillis par Nolwenn Le Blevennec