Déchèterie nucléaire !

« Bonjour, cousine ! » On entre chez les kinés comme dans une auberge. Jean-François et Marie-Eve Bodenreider exercent à Gondrecourt-le-Château depuis trente-deux ans. Jean-François est en train de plier et déplier les jambes d’une patiente, sous les yeux de trois autres patients. Le nouvel entrant salue sa cousine.

Ici, tout le monde se connaît. Le cabinet est minuscule. Des affiches anti-poubelle tapissent la salle d’attente. Des flyers sont en libre service. Une guirlande de petits colis jaunes marqués du sigle atomique pendouille devant la cheminée. Les Bodenreider ont créé Les Habitants vigilants.

Cette association locale a acheté la maison du garde-barrière, située au bord de l’ancienne voie ferrée qui desservait leur village — un vigile maître-chien patrouille désormais aux abords de cette voie. Leur but : créer un lieu de vie antinucléaire dans cet endroit stratégique. En effet, deux fois par semaine, pendant cent cinquante ans, des trains de 10 wagons débordant de déchets radioactifs passeront par ici.

A leur terminus, un peu plus loin, une très vaste et très spéciale plateforme de stockage sera installée. Les déchets y seront triés et reconditionnés — sous très haute surveillance. Puis expédiés vers la proche poubelle souterraine de Bure. « Les gens n’imaginent pas l’impact qu’aura le chantier de cette poubelle, note le kiné. Plus d’un siècle de travaux ! Les montagnes d’argile qu’il faudra extraire et stocker en surface. L’eau du fond des galeries qu’il faudra évacuer. Les camions. Les convois. Le flicage 24 heures sur 24… »

Dilemme

Accepter un gendarme comme patient ? On le leur a demandé une fois. Marie-Eve n’a pas pu, « cléontologiquement » : « Si, un jour, je me retrouve face à vous lors d’une manif vous hésiterez à me tabasser correctement ! » Cela lui a valu un avertissement du Conseil de l’ordre.

Des déchets fort choisis

D’après l’Andra, les 56 réacteurs (et toute la filière nucléaire) produisent 2 kilos de déchets radioactifs par an et par Français. Comme ils s’entassent un peu partout depuis plus de cinquante ans, et que le nucléaire ambitionne de repartir de plus belle, ça va en faire, du volume à éliminer ! Ceux censés atterrir à Bure ont beau n’en constituer que 3 %, ce sont les plus méchants : dits « ultimes », ils dégagent 99,8 % de la radioactivité totale des déchets. Ils resteront dangereux pendant encore cent mille ans (au moins).

« Pue-la-pisse »

C’est ainsi que sont parfois surnommés ici les opposants. On les traite aussi de « crados », de « gauchos », de « LGBT », d’« anars », d’« écolos » (l’horreur!) et autres « colos de vacances ». Il faut dire que la lutte contre la poubelle nucléaire de Bure est une histoire qui a commencé voilà plus de trente ans, et que flux et reflux d’opposants, venus des quatre coins du pays, se sont succédé.

Manifs à Bar-le-Duc, camps d’été, marches collectives, occupation du bois Lejus et, à partir de son évacuation violente, en février 2018, répression féroce… « Mais nous ne sommes pas des pue-la-pisse ! rigole le kiné. Parmi nous, il y a des géologues, des hydrogéologues, des juristes, et même des archéologues, puisqu’on a trouvé ici un site néolithique prodigieux… »

Histoire de rappeler que les anti-poubelle ne sont pas des extrémistes et que leurs arguments sont tout simplement raisonnables, il organise dans son village le festival EnergiK (le 16 mars), antinucléaire, certes, mais avec six concerts, un marché du terroir et un rassemblement de vieilles bagnoles (2). Pas du tout « écolo-punitif »!

Une ZAD en pointillé

Il énerve les autorités, ce réseau d’opposants vivant et inventif qui, depuis une vingtaine d’années, s’est mis en place et réussit peu à peu, dit Johann (activiste marseillais arrivé ici voilà dix ans), à « casser les cloisonnements ». Dans chaque village ou presque de « la Zone » et alentour, il existe un ou deux lieux anti-poubelle : l’ancienne gare de Luméville qu’ont achetée les opposants, flanquée d’un vaste terrain ferroviaire où sont éparpillées des cabanes, dans une ambiance très Notre-Dame-des-Landes ; L’Affranchie, une maison collective d’habitation ; L’Augustine, vaste bâtisse qui héberge un bar-restaurant associatif (épatant menu végétarien à 4 euros!) ; le bar des Trois Vallées ; le collectif des Semeuses, qui font du maraîchage antinuk sur 3 ha ; les Tartifoots endiablées, qu’organise Johann — on joue au foot et on se régale de tartiflettes ; les Rencontres printanières anti-autoritaires » — la prochaine aura lieu du 17 au 23 avril (3).

Mont-Blanc

« Un jour, nous raconte Didier Thierry, le maire de Biencourt, un village de la Zone, l’Andra m’a invité à visiter le labo actuel de Bure, à deux pas d’ici. » Au fond de ce trou de 500 mètres, les chercheurs ne cessent d’étudier et de tester l’argile gorgé d’eau. Au maire, qui ne demande qu’à être rassuré, un chercheur expliqueque, si ces couches d’argile sont très fiables, n’empêche qu’elles bougent… Stupeur : « Je ne savais pas que le Mont-Blanc poussait ! » résume-t-il. Oui, le massif du Mont-Blanc pèse sur les Vosges, qui, elles-mêmes, font bouger les couches géologiques profondes… Quand on demande aujourd’hui à Didier Thierry s’il est pour ou contre la poubelle, il répond d’un mitigé « à cheval ».

Contre, tout contre

Le maire de Bure, lui, est carrément contre. Consulté lors de la récente enquête publique, son conseil municipal a délivré un avis défavorable (10 mars 2021). Et voit venir le pire : « Le village de Bure mourra, écrasé par le rouleau compresseur qu’est l’Andra. »

Cri de ralliement

Lancée par une indigène, cette boutade relayée dans un rire par les antinucléaires : « Ici, quand il fait beau, c’est pas plus moche qu’ailleurs! »


Jean-Luc Porquet. Le Canard enchaîné. 31/01/2024


  1. « Un héritage empoisonné », documentaire d’Isabelle Masson, 2018.
  2. et (3) Programme sur le site « bureburebure.info ».

6 réflexions sur “Déchèterie nucléaire !

  1. bernarddominik 05/02/2024 / 8h49

    Le nucléaire n’est pas innocent dans l’augmentation du nombre de cancers, mais cette vérité restera toujours cachée. De plus le choix de l’uranium, qui produit plus de déchets ultimes mais permet la bombe, est lui même fortement discutable.

    • Libres jugements 05/02/2024 / 10h57

      Y aura-t-il un jour une étude sérieuse – indépendante ! – sur les causes amenant le cancer… quelle sera la place de l’uranium, des pesticides, du stress salariale dans cette étude ?
      N’étant pas scientifique, n’ayant pas les connaissances nécessaires, ne croyant pas non plus à l’indépendance d’une étude, pas plus que devin, je me garderais de conclure.
      Michel

      • tatchou92 05/02/2024 / 21h56

        C’est pas demain la veille, que cette étude sera réalisée, sauf changement profond, ou accident, à mon humble avis. Il y a trop d’intérêts en jeu. Il existe 2 centrales à CHOOZ dans les Ardennes, mon département d’origine. La population s’était réjouie à l’époque, avec cette activité nouvelle.. aujourd’hui ?? Ma nièce réside à quelques kilomètres de la centrale de Bonny sur Loire, bourgade bien aménagée.. Des boites de médicaments dont le nom m’échappe sont distribués aux habitants, à portée de main… non utilisés pour le moment, mais utiles en cas d’incident nucléaire… Pas certaine que cela rassure à 100%, je ne voudrais pas être riveraine… mais n’est-il pas querstion de construire de nouvelles centrales ?

        • Libres jugements 05/02/2024 / 22h07

          Là où j’habite en Ardèche, nous sommes à quelques encablures de deux centrales nucléaires : Cruas et Pierrelatte. Les mairies disposent de pastilles de sodium…
          Le revers du nucléaire est certes sa dangerosité et l’élimination des déchets radioactifs ; mais d’un autre côté si nous avions réellement engagé EDF dans la voie du tout nucléaire nous n’aurions pas eu à acheter de l’électricité à certaines périodes, venant de l’étranger, confectionner quelquefois (voir souvent) par des centrales à charbon qui pollue nettement plus que le nucléaire.
          Comme l’hydroélectrique a ses limites, que l’éolien n’est certainement pas la panacée, reste les panneaux photovoltaïques dont on ne sait pas pour le moment comment les recycler par la suite.
          En résumé, la  » fée électricité  » longtemps louée par Edf et les gouvernements, puis incité par les industriels, leurs machines, l’équipement électroménager a fait qu’aujourd’hui il est difficile de ce passé de l’électricité… mais comment la produire sans détruire la planète ?

          • tatchou92 06/02/2024 / 17h46

            Tu as raison Michel de pointer la consommation électrique des ménages.. Je vis dans une résidence « tout électrique » c’était bien il y a 25 ans.. Je rigole moins quand je vois la facture, et quand EDF me demande de faire des efforts… un conseiller suggère de couper la box la nuit.. de décaler
            l’utilisation du four, du lave vaisselle, du lave linge pourquoi pas, mais il vaut mieux ne pas être seul… sans téléphone fixe, , il semble que les nouvelles téléalarmes soient désormais directement branchées sur une prise, et plus sur le téléphone..

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