Annonce insensée…

Les doigts dans la prise ! La très secrète décision du patron d’EDF, au printemps dernier, de confier au géant américain Amazon une partie des données numériques de son parc nucléaire fait aujourd’hui jaillir des étincelles au sommet de l’État. Tout partait pourtant d’une bonne intention : résoudre le casse-tête du remplacement des pièces au sein d’une centrale.

Dans un seul réacteur, on ne compte pas moins de 1 million de pièces différentes. Attendu que le parc atomique français aligne 56 réacteurs, ça en fait, des pompes, robinets, écrous, tuyaux, vannes à entasser pour remplacer les pièces usées ou défectueuses !

Jusqu’à présent, toutes les références étaient archivées sur papier. Un travail de moine copiste qui prend un temps fou… et ne permet pas toujours d’anticiper les ruptures de stock. Tous les dix-huit mois a minima, les réacteurs sont arrêtés pour charger le combustible — l’occasion de vérifier les installations et de les retaper si nécessaire.

« Trop souvent, pendant les arrêts de tranche, on découvre au dernier moment qu’une pièce à changer n’est pas disponible et qu’il va falloir patienter, décrypte un ingénieur atomicien. Un manque d’anticipation qui retarde le redémarrage du réacteur et coûte une fortune à EDF, de l’ordre de 1 million d’euros par jour de retard. » Ces atermoiements techniques expliquent en grande partie la médiocre disponibilité de notre parc atomique, l’une des plus mauvaises du monde…

Le cloud du spectacle

Cette année, l’énergéticien public a décidé de mettre 860 millions sur la table pour compiler dans un catalogue électronique le moindre boulon de ses machines. Histoire d’allonger le temps de fonctionnement de ses réacteurs, EDF a décidé de miser sur Amazon pour assurer la « maintenance prédictive ».

Grâce à l’intelligence artificielle, l’électricien tricolore va pouvoir passer au tamis le fatras des références des pièces afin de connaître l’historique de chacune d’elles et de mieux organiser la gestion de ses stocks. Le géant américain de l’e-commerce, qui distribue chaque année 5 milliards de colis à travers la planète, a massivement investi dans les ordinateurs et l’intelligence artificielle, jusqu’à devenir, avec sa filiale Amazon Web Services (AWS), le numéro un mondial de l’héberge­ment de données informatiques.

Sauf que, au sommet de l’État, certains s’inquiètent de voir toutes ces données nucléaires aux mains d’une entreprise US. Une crainte partagée en interne à EDF, et dont témoigne ce message posté sur Linkedln, en avril dernier, par un haut cadre : « AWS comme partenaire ? Y a pas un problème de cybersécurité, là ? d’espionnage industriel ? Je trouve que cela n’est pas prudent. »

Et d’enfoncer le clou : « Depuis les révélations de Snowden, en 2013, on sait que les Gafam sont les points d’entrée des services de renseignement américains. » Quelques jours auparavant, lors du grand raout annuel organisé par AWS, un ponte d’EDF avait vanté sur scène la « digitalisation à grande vitesse du parc nucléaire français » devant des milliers de geeks ébahis. Tête baissée dans le « nuage » d’Amazon !

Il existe pourtant un cloud tricolore : celui développé pour le secteur de la défense par Outscale, une filiale de Dassault Systèmes. Mais, d’après les informations du « Canard », EDF, convaincu qu’à Amazon offre les meilleurs services du monde », n’a jamais envisagé cette option.

« La démarche n’est pas du tout en phase avec la stratégie nationale pour un cloud souverain prônée par Bruno Le Maire, qui impose aux administrations de recourir à des nuages uniquement sécurisés sur le territoire national », s’agace un haut fonctionnaire. Tant pis pour Dassault!

Le Maire dans les nuages

Questionné par « Le Canard », l’électricien invoque un secret atomique : « Nous ne ferons pas de commentaires, ni sur le contenu du contrat ni sur les dimensions financières ; ces informations étant couvertes par le secret en matière commerciale et industrielle. » Bruno Le Maire laissera-t-il ainsi bafouer son cloud tricolore ? « EDF n’est pas une administration », rétorque-t-il au « Canard ». C’était bien la peine de le nationaliser…

Côté Amazon, les choses sont claires. Si la firme de Jeff Bezos tient tant à faire tomber EDF dans son escarcelle, c’est pour prendre de vitesse l’Union européenne.

En septembre 2025, le Data Act entrera en vigueur, qui vise à casser le monopole des trois géants américains du cloud. Amazon, Google et Microsoft veulent engranger un maximum de contrats sur le Vieux Continent avant la date fatidique.

De là à dire que les Gafam veulent pousser Bruxelles dans les choux et qu’EDF leur éclaire la voie…


Odile Benyahia-Kouider et Christophe Labbe. Le Canard enchaîné. 17/02/2024


3 réflexions sur “Annonce insensée…

  1. bernarddominik 19/02/2024 / 19h27

    Incroyable. Mais qui dirige EdF? Des croupiers nommés par Macron?

  2. tatchou92 19/02/2024 / 23h15

    La lecture du Canard devrait être rendue obligatoire…

    • Libres jugements 20/02/2024 / 10h43

      Peut-être que tu n’as pas tort Danielle, de vouloir rendre obligatoire la lecture du Canard enchaîné. Reste à savoir si le lecteur est capable de faire un distinguo entre l’humour, l’information brute et l’information suggérée.
      Oui pour lire le canard, il faut être capable d’analyses, de discernements, mais aussi être assez curieux pour recouper via d’autres sources, les propos tenus.
      Avec toute mon amitié. Michel

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