Détourner une décision de justice anti-béton ?

En repeignant le projet en vert.

Une amende de 3 000 euros par jour à payer cent soixante-trois jours de suite, ça fait combien ? La somme rondelette de 489 000 euros.

C’est à payer ce montant que, le 4 juillet dernier, la cour administrative d’appel de Bordeaux a condamné le département de la Dordogne et son patron (PS), Germinal Peiro. Pas de sa poche, bien sûr. Celle du contribuable suffira. Et ça risque d’augmenter…

C’est l’histoire interminable, passionnelle, et à péripéties multiples, de la déviation de Beynac, déjà racontée par « Le Canard » (22/3/23). Et qui n’en finit pas de connaître des rebondissements croquignolets.

Rappel des faits : un village médiéval de 500 habitants planté au milieu d’un décor époustouflant (cinq châteaux féodaux, site Natura 2000, réserve de biosphère de l’Unesco avec toute une légion d’espèces protégées) et que traversent en saison touristique moult bagnoles.

Fidèle à l’héritage de son père, qui avait imaginé ce contournement, Germinal Peiro décide d’un projet pharaonique : une-nouvelle route de 3,2 km de longueur, deux ponts, un rond-point et un carrefour.

La guerre commence. Nombre d’écolos, de riverains et même de châtelains crient au fou. Début 2018, la préfecture n’en donne pas moins son aval aux travaux. Ils commencent au pas de charge. Mais s’arrêtent quelques mois plus tard, fin 2018, à la suite des démarches des opposants.

Un an plus tard, la cour administrative d’appel frappe plus dur. Elle annule l’autorisation préfectorale et ordonne la destruction de la route. Et des cinq piles de ponts déjà construites. Germinal Peiro a jusqu’au 8 janvier 2023 pour commencer à détruire ce qu’il a déjà fait construire.

Sauf qu’il se transforme en zadiste échevelé. Il appelle ses partisans à « entrer en résistance » contre la République. Il défile bâton en main avec à ses côtés un autre rebelle, le fameux Jean Lassalle. Il appelle à bloquer les bulldozers.

Il tente à deux reprises une manœuvre politicienne.

À l’occasion de deux projets de loi votés en septembre 2022 et en mai 2023, il essaie d’introduire le même cavalier législatif, c’est-à-dire un article de loi qui n’a rien à voir avec les textes discutés, lequel aurait permis de régulariser le contournement de Beynac. Il rate son coup.

5 000 € par jour ? Pas grave…

Une semaine après le jugement du 4 juillet, il feint de capituler. Il annonce que, cette fois, les travaux de démolition vont commencer. Mais, s’il fait gentiment raboter la couche de bitume de la nouvelle route, il prend soin de ne pas toucher un boulon des piles des ponts. Car, fin mai, son conseil départemental a sorti de son chapeau un nouveau projet, sous un nouveau vocable : une « boucle multimodale ».

Laquelle fait s’étrangler les opposants : « C’est la même déviation, qui reprend les mêmes ouvrages, au même endroit ! » Oui, mais le tout repeint en vert !

Pour agrémenter la déviation contestée, il a fait ajouter une halte ferroviaire par-ci, des voies vertes par là, des navettes électriques, des plantations d’arbres…

La manœuvre est grossière ? Pas du tout, jure au « Canard » la direction de la communication du conseil départemental : « Le premier projet a été définitivement annulé, il ne peut donc en aucun cas s’agir de le recycler. » Voilà de la logique en béton !

Conquis, le préfet a lancé une concertation publique sur ce « nouveau » projet, laquelle s’est terminée le 9 novembre.

Début février, il tranchera. Annulation pure et simple, ou c’est reparti pour un tour ? Avec enquête publique et environnementale à la clé ?

En attendant, les opposants contre-attaquent. Le 29 décembre, ils ont demandé à la cour administrative d’appel de Bordeaux de rappeler à Peiro que le chantier de démolition du contournement aurait dû se terminer le 8 juillet. Et qu’à partir de cette date l’astreinte est passée à 5 000 euros par jour de retard.

Ce 10 janvier 2024, les pénalités atteignent donc le joli montant de 930 000 euros. Bientôt le million !

De son côté, le département jure qu’il a été dans « l’impossibilité matérielle et technique d’achever la démolition dans les délais impartis par la Cour ». Et compte sur la grande sagesse du préfet de la Dordogne…


Pr. Canardeau. Le Canard enchaîné. 10/01/2024


Poussés par la porte, ils rentrent par la fenêtre. MC


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