… la verdure, une envie qui dure
La ruralité retrouve un attrait aux yeux des citadins. Un phénomène cyclique et très sensible en France, observe Sarah Farmer, une prof américaine ancrée dans le Limousin.
Longtemps, les paysans ont eu honte de l’image qu’ils renvoyaient : des Français arriérés, les pieds dans la boue, enlisés aux portes de la modernité dans un univers sans lave-vaisselle ni living-rooms.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la France est en chantier et le monde agricole, sommé de se transformer de fond en comble, afin de décupler sa productivité. Mais à mesure que la petite paysannerie disparaît au profit d’une agriculture mécanisée fondée sur la concentration des terres et le recours à la chimie, un fort sentiment nostalgique se répand dans l’imaginaire collectif.
Habiter la campagne française devient un fantasme puissant, y compris à l’étranger. Fine connaisseuse de la France où elle séjourne régulièrement, notamment dans une ferme du Limousin, l’historienne américaine Sarah Farmer explore les différents visages de cet idéal rural, tantôt attachement à une France éternelle, tantôt utopie de vie communautaire ouvrant les horizons.
La professeure d’histoire contemporaine à l’université de Californie à Irvine ausculte ce paradoxe troublant : alors que les paysans ont quitté leurs maisons traditionnelles pour épouser la vie moderne, des citadins de France et d’ailleurs, en quête d’« authenticité », s’y sont installés. Le petit paysan, lui, a recouvré sa fierté : réhabilité par les mouvements écologiques, il est de nouveau une figure d’avenir.
- Comment une historienne américaine en vient-elle à s’intéresser à « la campagne française »
C’est un intérêt qui me vient de loin, en premier lieu de l’école : tout au long de ma scolarité à Washington, j’ai adoré apprendre la langue française. Et à l’âge de 16 ans, je me suis rendue pour la première fois en France, un mois dans une école perdue dans le Massif central afin de me perfectionner. Je suis revenue quatre ans plus tard, en 1978, pour travailler dans une ferme du Limousin où vivaient un berger et sa famille. Le troupeau comptait cinq cents brebis, c’était la période de l’agnelage.
Cette expérience m’a profondément marquée, tout comme les conversations avec cet homme ouvert et intelligent. Nous parlions de la guerre, de la Résistance communiste dans la région et de bien d’autres sujets qui passionnaient l’étudiante en histoire que j’étais alors — j’ai consacré ma thèse aux commémorations du massacre d’Oradour-sur-Glane, perpétré non loin de là. Régulièrement, je suis revenue dans cette ferme du Limousin.
Deux bonnes décennies plus tard, le berger était mort, sa femme vivait dans un village proche et avait désormais pour voisins… une Allemande retraitée, très sophistiquée, qui avait été iconographe pour le magazine érotique Penthouse, ainsi que des Anglais.
Quel contraste avec l’époque que j’avais connue ! Que s’était-il donc passé pour que, dans l’imaginaire géographique, ce coin de France qui jusque-là n’intéressait pas grand monde devienne désirable ? J’ai peu à peu réalisé à quel point la campagne française s’était transformée en un fantasme puissant. Y compris au-delà des frontières de la France.
- C’est-à-dire?
Vous autres, Français, n’avez pas toujours conscience de la fascination qu’exerce votre pays à l’étranger. En témoigne, par exemple, aux États-Unis, l’usage de l’expression admirative : « It’s so French », la présence marquée du style « French country » dans les magazines de décoration ou l’évocation récurrente de la campagne française dans la littérature — à l’image du best-seller Une année en Provence (1989), où l’écrivain anglais Peter Mayle fait le récit de son installation dans une vieille ferme du Sud-Est.
Cette attirance pour un certain charme rustique est décuplée par la quantité d’habitations disséminées sur le territoire hexagonal. Il y a bien davantage de petites fermes en France qu’en Allemagne ou en Angleterre, où depuis plusieurs siècles déjà, la paysannerie s’est réduite comme peau de chagrin au profit de grands propriétaires terriens.
- Une multitude de maisons paysannes que l’exode rural a rendu disponibles…
Un mot d’ordre est martelé dans les années d’après-guerre : moderniser le pays. Lorsqu’il retrouve le pouvoir en 1958, le général de Gaulle place ses compatriotes devant un choix : « Il nous faut ou bien accéder au rang d’un grand État industriel, ou bien nous résigner au déclin. »
Il exhorte les Français à « transformer notre vieille France en un pays neuf et lui faire épouser son temps ». De grands projets d’État sont lancés, à l’instar de l’investissement massif dans le nucléaire, garant de l’indépendance militaire et énergétique du pays. Et le monde paysan est sommé de faire sa mue, une transformation radicale.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la France compte 2,5 millions d’exploitations, la plupart familiales, dont 58% font moins de 10 hectares. Au sud de la Loire, on laboure encore largement les champs à l’aide de charrues tirées par des boeufs ou des chevaux. Il s’agit de basculer dans un autre modèle agricole, résolument productiviste, afin de remédier aux pénuries et de combler le déficit extérieur de la France. Et donc d’en finir avec la paysannerie. Dans les années 1950 et 1960, les paysans désertent en masse les campagnes, laissant derrière eux un grand nombre de bâtiments agricoles et de fermes.
La Montagne, la chanson de Jean Ferrat de 1965, l’exprime parfaitement : « Ils quittent un à un le pays/Pour s’en aller gagner leur vie, loin de la terre où ils sont nés /Depuis longtemps ils en rêvaient/De la ville et de ses secrets, du Formica et du ciné ». Et à mesure que la campagne se vide de ses habitants, la vie paysanne et les paysages ruraux occupent une place de plus en plus grande dans l’imaginaire national. Ainsi, dans les années 1970 et 1980, les Français sont animés par la conviction que quelque chose d’irremplaçable et de fondamental dans la vie de la nation est en train de s’éteindre.
L’idée que la fin des paysans, c’est l’effacement de mondes immémoriaux. La disparition de traditions, de pratiques, de savoir-faire propres à chaque terroir et qui trouvent encore une résonance auprès de très nombreux Français — souvenons-nous que le pays est resté majoritairement rural jusque dans les années 1930. Le déclin de la paysannerie est aussi perçu comme une menace qui pèse lourdement sur les paysages.
Car si, pour les Américains, le paysage idéal est une nature sauvage et vierge de trace humaine, pour les Français il s’agit plutôt d’un espace façonné par des siècles d’exploitation humaine. Le paysan serait donc le garant de la beauté du pays, une charge éminente à une époque où les grands chantiers, en particulier autoroutiers, défigurent la France. Le paysan incarne aussi une forme de sagesse.
Dans l’imaginaire collectif, il n’est pas fait du même bois que l’agriculteur, qui nivelle, pollue les sols et qui a troqué son cheval de trait contre un tracteur, brisant une relation de travail millénaire entre l’homme et l’animal. Ainsi, le paysan se hisse au rang de figure du mouvement écologique naissant. L’attachement à la terre se renforce à mesure que la mondialisation gagne du terrain. Le local devient l’antidote au global.
- La cote de popularité du paysan a donc grimpé, au moment où il devenait une espèce en voie de disparition ?
Absolument, c’est le paradoxe. Dans les années d’après-guerre, le paysan a honte de l’image qu’il renvoie. Il a le sentiment d’être perçu comme un plouc coincé aux portes de la modernité, dans un monde sans aspirateur ni lave-vaisselle. Raymond Depardon, fils d’agriculteurs de Villefranche-sur-Saône, a raconté que quand, adolescent, on lui demandait ce que faisaient ses parents, il rougissait.
C’est une époque où les mères encourageaient volontiers leurs filles à partir pour la ville ! Les années 1970 réhabilitent le paysan. La honte se transforme en fierté. Sur le plateau du Larzac, des agriculteurs opposés à l’agrandissement d’un camp militaire revendiquent fièrement le nom de « paysans » et affirment haut et fort la légitimité de leur attachement au « pays ». Et les Français célèbrent ce paysan militant et rebelle…
- Cette nostalgie pour la campagne et les paysans n’est pas nouvelle. La IIIe République exaltait déjà la ruraité.
Oui, le folklore campagnard constitua même le clou de l’Exposition universelle de 1937. Sous le régime de Vichy, on fétichise les vertus de la terre, laquelle, dixit Pétain, «ne ment pas. Elle demeure votre recours. Elle est la patrie elle-même ». Mais à l’opposé de ces relents réactionnaires, pour la société post-agraire des Trente Glorieuses, la campagne fut aussi un horizon riche de nouvelles possibilités.
Dans le sillage de Mai 68, des jeunes gens fondent des communautés dans des régions désertifiées, s’essaient à des expériences utopiques à contre-courant de la société de consommation et de l’agriculture industrielle, expérimentent un retour à la terre. Au même moment, des cohortes de citadins se mettent à chasser la fermette, la vieille bâtisse à retaper. Ils sont bien souvent animés par une quête d’« authenticité », un désir de toucher à l’essence de la vie paysanne du passé.
- Et c’est ainsi qu’en 1978 la France détient le record mondial de résidences secondaires par habitant...
Consommer le rural, sous la forme d’une maison paysanne achetée ou héritée, devient une caractéristique de la culture française. La villégiature rurale ne constitue plus le privilège de la noblesse et de la grande bourgeoisie, elle est désormais potentiellement accessible aux classes moyennes.
Ce phénomène est renforcé par l’essor économique, qui enrichit la population, et le développement du réseau routier, qui permet à cette nouvelle catégorie de propriétaires de rejoindre sa petite bicoque pour le week-end, dans ce qu’on appelle alors « la France profonde ». Les chasseurs de maison s’aventurent toujours plus loin, dans des régions jusque-là considérées comme trop lointaines, trop isolées, mal équipées en infrastructures et services, comme l’arrière-pays provençal, le Massif central ou les Pyrénées.
Des magazines spécialisés exploitent le filon, délivrant des conseils pour dénicher une « ruine de rêve » à bon prix, la retaper, décorer son intérieur. Évidemment, ces mouvements de va-et-vient sont plus ou moins intenses selon les époques. La dernière vague en date est récente : elle est contemporaine de l’épidémie de Covid, qui a vivement attisé l’envie de se mettre au vert, et de l’essor du télétravail, qui favorise l’installation hors des villes.
Certes, trouver la perle rare est devenu aujourd’hui une mission quasi impossible, l’âge d’or du corps de ferme acheté pour une bouchée de pain paraît désormais bien lointain, mais le rêve persiste néanmoins. Et à mesure que le dérèglement climatique obscurcit l’horizon, le fantasme de la vie à la campagne se renforce. La nostalgie d’une vie « authentique », à la façon des paysans d’antan, n’est pas près de s’éteindre.
Propos recueillis par Marc Belpois Télérama N° 3854.22/11/2023
Excellente analyse.
Il est bon d’être observé par des personnes de qualité pourvues de cultures et d’un registre de langue permettant de rendre intelligible nos questionnements et nos angoisses.
Merci pour ce texte lumineux.
J’aime.
Merci Robert pour ce commentaire.
Bonne journée
Amitiés
Michel
Oui je suis 100% d’accord avec Robert. Un texte très intéressant qui illustre bien notre pays et une de ses contradictions.
Si cela pouvait endiguer dépôt de bilan et suicide !