Détection du langage : Sélection…

… arbitraire ou non, reste la question ?

Les robots de conversation progressent très vite sur les territoires de la parole. Une intelligence artificielle est utilisée en Allemagne pour vérifier l’origine des demandeurs d’asile. La machine analyse l’accent du demandeur, et conclut qu’il est à 30 % syrien et à 70 % d’un autre coin. S’il a menti sur son pays d’origine, son accueil est compromis. Tania Racho, juriste spécialisée en droit européen et membre de l’association Désinfox-Migrations, conteste l’utilisation de cette IA (1).

Quand j’ai lu cette histoire de trieuse high-tech, j’ai pensé très fort à Walter Benjamin, qui s’est suicidé quand il s’est retrouvé bloqué à la frontière entre la France et l’Espagne, en septembre 1940. Pour Benjamin, l’origine n’est pas une source, elle est « un tourbillon dans le fleuve du devenir ». Si l’on considère l’origine comme une source, on lui demande d’être pure ; ce qui ouvre la voie aux épurations de toutes sortes. Jusqu’au tri de réfugiés assisté par ordinateur, donc.

Au Salon VivaTech, à Paris, en juin dernier, Emmanuel Macron avait suggéré d’utiliser des intelligences artificielles pour gérer les flux migratoires : « On a beaucoup de gens qui arrivent, on a des règles qui sont anciennes et on les traite comme au début du XXe siècle. Utilisons l’intelligence artificielle et les technologies pour traiter beaucoup plus vite les données ! Il y aura beaucoup moins de fraudes, on embauchera beaucoup moins de gens et on ira beaucoup plus vite ».

Ainsi, ça se confirme : nous utilisons nos intelligences pour écraser la parole humaine, sa singularité, sa complexité, pour piéger les hommes en fonction de leur accent. On dit « intelligence artificielle », mais il s’agit bien de l’intelligence humaine qui est utilisée pour attaquer l’humain.

Dans Histoire d’une vie, l’écrivain Aharon Appelfeld a raconté comment, enfant, il a dû se cacher dans la forêt en Ukraine, et s’empêcher de parler pendant deux ans pour que son accent juif ne le trahisse pas, pour ne pas être dénoncé par les paysans auprès de qui il trouvait un peu de nourriture. Il a alors perdu sa langue maternelle, l’allemand, mais aussi le yiddish et le ruthène.

Réfugié en Palestine, il doit apprendre l’hébreu, mais il ne trouve aucune chaleur dans ces nouveaux mots détachés de son corps. Il va mettre des années à construire avec cette langue un lien « non pas mécanique, mais intime (2) ».

Lacan écrivait « lalangue » en un seul mot pour rappeler que l’acquisition du langage commence par une lallation, une émission de sons plus ou moins articulés, « lalala ». Il y a toujours de « lalangue » quand on parle : nous nous exprimons en fonction de nos premières expériences sonores, qui sont gravées dans notre corps et associées à des affects et à des symptômes singuliers.

Edgar Hilsenrath, qui a dû comme Appelfeld se cacher dans la forêt pour échapper à la Shoah par balles, a, lui, décidé d’écrire en allemand, sa langue maternelle. Quand ses amis lui disent que c’est la langue des bourreaux, il répond que c’est d’abord celle de Stefan Zweig et de Sigmund Freud ; « mais c’est avant tout la langue que j’ai balbutiée dans ma petite enfance, la langue dans laquelle on me chantait des berceuses […] (3) ».

« Lalangue » est chargée des équivoques et de l’énonciation propres à chacun, et toutes ces nuances contrarient le rêve d’une communication machinique parfaite servant un confort de masse.


Yann Deiner. Charlie hebdo. 13/12/2023


  1. Politique, immigration et réfugiés, de Tania Racho et le collectif Les Surligneurs (éd. Enrick B.).
  2. Histoire d’une vie, d’Aharon Appelfeld, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti (Éditions de l’Olivier).
  3. Maux d’estomac et langues étrangères, dans Nouvelles, d’Edgar Hilsenrath, traduit de l’allemand par Chantal Philippe (éd. Le Tripode).

4 réflexions sur “Détection du langage : Sélection…

  1. bernarddominik 16/12/2023 / 10h52

    Je ne vois aucune raison à s’opposer à la recherche de la vérité. L’informatique est là pour nous aider. Parler d’IA c’est une mode. Parlons plutôt d’algorithmes.

    • Libres jugements 16/12/2023 / 11h16

      Eh bien moi, je trouve cela très inquiétant. Il y a déjà la reconnaissance faciale s’exerçant dans certains pays, une mainmise sur la population qui, dans beaucoup de cas, inflige une liberté conditionnelle.
      Si demain un (des) employeur (s) pour sélectionner une (un) salarié(e) décide d’utiliser anonymement ce genre de logiciel « sélectionnant » les intonations… d’origines étrangères, tournures de phrases indiquant une communauté, un régionalisme, des intonations désignant des mœurs, etc. Qui pourra contredire ce genre de sélection.
      Ne serait-ce pas un tri sélectif s’apparentant à une sélection faciès, etc. Après la sélection selon l’aspect physique, l’habillement, le comportement générale, la rédaction manuelle du CV et son passage chez le graphologue, son étude astrale, les appels a ses anciens employeurs, etc. Oui ça fait beaucoup, mais que croyez-vous…
      Dans l’autre sens, qui garantira que l’on n’utilisera pas la voix d’une personne (pourquoi pas vous ?) pour réaliser grâce à IA des actions de détournement divers, sabotage, intimidation, etc. ?

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