Tribune présidentielle et le foot

En 1995, lorsque Chirac devient président de la République, il ne connaît rien au football. Précédemment, le ballon rond n’avait jamais passionné les locataires de l’Élysée. Ils n’avaient pas compris son utilité politique.

Depuis Gaston Doumergue, en 1927, le chef de l’Etat descend sur la pelouse pour remettre la Coupe de France de foot, mais l’intérêt du pouvoir pour ce sport relève de l’anecdote. Comme le 21 mai 1967, quand le Lyonnais Hector Maison envoie son ballon directement sur les genoux du général de Gaulle, offrant à l’homme du 18 juin de remettre la balle en jeu.

Ou en 1984, lors du championnat d’Europe, quand le président Mitterrand ne se déplace que pour la finale, lui qui trouvait un peu ridicule que Giscard d’Estaing, son prédécesseur, se déguise en footballeur et tape dans un ballon pour faire peuple. Michel Platini en sourit aujourd’hui : « Pour les élites, le foot, c’était pas sérieux. Parler de foot, c’était passer pour un abruti notoire. »

Jacques Chirac sera le premier président de la République à comprendre l’intérêt de coller à la grande aventure des Bleus. Et à en tirer avantage. Il revenait de loin.

Lors de la finale de la Coupe du monde, en 1998, alors que les noms des joueurs français étaient lancés au micro, on l’a vu bouche ouverte, faisant croire au public qu’il les hurlait. Il n’en connaissait aucun. Pendant la cohabitation, aux côtés d’un Lionel Jospin qui, lui, sait tout du foot, c’est pourtant Chirac qui attire la lumière.

« Chirac aime les sportifs et Jospin aime le sport », balancera Michel Platini. Pas faux.

À Clairefontaine, plus que leur jeu, ce sont les joueurs qu’il découvre progressivement. Il apprécie surtout Aimé Jacquet, l’entraineur des Bleus. Lui le Corrézien, l’autre avec son accent de la Loire. Deux larrons en foire. Deux hommes de la terre, et plus encore. Chirac est impopulaire, Jacquet, étrillé par les journaux. Deux outsiders. L’équipe de France ? « C’est des nazes, ils vont perdre », balance un vendeur du maillot des Bleus au jeune Emmanuel Macron qui se le procure.

Chirac devient alors leur premier supporteur. Il confie à Jacquet : « En 95, je n’étais pas bien non plus, et j’ai gagné. Alors on va y croire, tous les deux. » Le voilà qui traîne dans les vestiaires, qui harangue les joueurs à l’entraînement, qui couvre ses épaules du maillot bleu le jour de la finale. L’homme qui a conspué « le bruit et l’odeur » sept ans plus tôt en vient même à saluer bruyamment une victoire de la diversité.

Mais, le 6 octobre 2001, laissant Jospin et ses ministres prendre seuls les coups à la tribune, Chirac assistera au naufrage du rêve fragile. France-Algérie, « La Marseillaise » sifflée, les Bleus insultés, le terrain envahi. La France black-blanc-beur en lambeaux.

Dans ce doc, le journaliste Mohamed Bouhafsi raconte une histoire où se mêlent gazon et lambris dorés.

Avec Hollande, surpris par les explosions à l’extérieur du Stade de France, le 13 novembre 2015.

Sarkozy, fou de foot, qui enrage en 2010 devant des Bleus en grève plutôt qu’à l’entraînement.

Macron, qui promet qu’en cas de victoire de la France au Qatar le bus sur les Champs-Elysées roulera, cette fois, tout doucement.

Et Chirac, encore lui, remettant fièrement la Légion d’honneur à Jacquet en lui glissant à l’oreille : « Mort aux cons ! »


Sorj Chalandon. Le Canard enchaîné. 16/11/2022


Voir à la télé « Les Bleus et l’Élysée », de Mohamed Bouhafsi et Dimitri Queffelec, le 20/11 à 20 h 55 sur France 5.


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