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Difficile d’imaginer aujourd’hui que Valéry Giscard d’Estaing a un jour incarné le dynamisme et la modernité. Ce fut pourtant le cas de l’ancien président de la République, décédé mercredi à 94 ans du Covid-19 selon sa famille, lors de l’élection qu’il a remportée, en 1974, à seulement 48 ans.

Le jour de la mort de Georges Pompidou, celui qui est alors ministre de l’Économie et des Finances multiplie les descentes de pistes noires à ski, dans les Alpes. Quand la nouvelle lui parvient que le président de la République, malade, est décédé, Giscard fonce à Paris, au plus grand mépris des limitations en vigueur sur l’autoroute. Son objectif : prendre de vitesse Jacques Chaban-Delmas, qui se positionne en champion du gaullisme. Un héritage à ce moment-là poussiéreux et difficile à porter. Le résistant et ancien premier ministre de Pompidou, qui prônait une « nouvelle société », se fait voler le totem de la modernité par Giscard.

L’Auvergnat, né en 1926 à Coblence en Allemagne, explique voir la France « au fond des yeux » et s’inspire des campagnes électorales américaines. Il pose avec sa fille Jacinte sur son affiche officielle, et met en scène le soutien de célébrités dont Charles Aznavour, Alain Delon et Johnny Hallyday, ou encore Brigitte Bardot qui va jusqu’à poser avec un T-shirt flanqué du slogan : « Giscard à la barre ». Surtout, « l’appel des 43 » pour une candidature unique à droite, signé par Jacques Chirac, fait définitivement basculer une partie des gaullistes vers Giscard, qui passe au second tour face à François Mitterrand, alors candidat de l’union de la gauche.

Les deux s’affrontent en direct à l’occasion du premier débat d’entre-deux tours diffusé à la télévision. Giscard qualifie Mitterrand d’« homme du passé » et lui assène qu’il n’a pas « le monopole du cœur ». Le 19 mai, il s’impose avec 50,81 % des suffrages exprimés et 424 599 voix d’avance, soit le plus faible écart dans toute l’histoire de la Ve République.

Le temps des réformes sociétales

Lors de sa prise de fonction, « VGE », comme on le surnommait, parle de « changement » et d’une « ère nouvelle de la politique française ». Il refuse de porter le costume traditionnel en queue-de-pie, remonte les Champs-Élysées à pied et esquisse un sourire sur son portrait officiel, où il apparaît sans le collier de grand maître de la Légion d’honneur.

Cette volonté de changer les mœurs et coutumes n’est pas que cosmétique.

  • En 1975, Giscard fait voter la loi instaurant le divorce par consentement mutuel, quand seule une faute de l’un des époux le permettait jusqu’alors.
  • La même année, le droit à l’avortement est accordé avec la loi sur l’IVG, courageusement portée par la ministre de la Santé, Simone Veil, et adoptée avec les voix de la gauche et du centre face à une droite divisée.
  • VGE abaisse également la majorité civile et électorale de 21 à 18 ans, créé un secrétariat d’État à la condition féminine, et fait graver le droit au travail et à un minimum de ressources pour les handicapés.
  • Autres actions historiques : il démantèle l’ORTF, permet à soixante députés ou sénateurs de saisir le Conseil constitutionnel, et relance le projet Ariane,
  • Il fait preuve de moins de flair en tournant le dos aux prémices d’Internet.
  • Avec son premier ministre Raymond Barre, il va surtout très vite ouvrir la porte à une libéralisation de l’économie, couplée à une rigueur budgétaire qui s’est depuis accrue.
  • C’est sous sa présidence, après le deuxième choc pétrolier, que le chômage de masse s’installe, atteignant pour la première fois le cap du million de chômeurs.
  • Pour y faire face, Giscard met en place le CDD, pariant qu’un contrat plus précaire que le CDI permettra de lutter contre le chômage. Il n’en sera rien.

Mais là n’est pas son « plus grand regret ».

Ce sera celui de n’avoir pas fermé la porte à l’immigration autant qu’il l’aurait voulu, comme il le confiera en 2018. Giscard a pourtant mis un terme à l’importante immigration économique en vigueur avant lui, en plus de restreindre très vite le droit au regroupement familial, en excluant au passage automatiquement les familles algériennes.

La liberticide loi « sécurité et liberté », portée par son ministre de la Justice Alain Peyrefitte, et la brutalité de son ministre de l’Intérieur Michel Poniatowski achèvent de le rendre de plus en plus impopulaire auprès de la jeunesse, notamment chez les 18-21 ans auxquels il a pourtant accordé le droit de vote.

Persuadé d’être réélu en 1981 après son succès aux législatives de 1978, Giscard bâcle sa seconde campagne présidentielle.

  • Elle sera marquée par le scandale des diamants offerts par le dictateur Bokassa, que VGE a fait renverser en Centrafrique.
  • Par la révélation, peu avant le second tour, que son ministre du Budget Maurice Papon a organisé la déportation de Juifs sous Vichy,
  • Par un Jacques Chirac qui n’appelle pas à voter pour lui.

François Mitterrand, après avoir échoué de peu en 1974, s’impose. Giscard s’efface de l’Élysée lors d’une mise en scène restée célèbre, dont la gravité et la solennité tombent à plat. «  Au revoir », lance-t-il aux Français. S’il reste ensuite très actif dans l’opposition de centre-droit avec l’UDF, il échoue à s’imposer face au RPR de son grand rival Jacques Chirac lors des rendez-vous qui suivront.

Élu président du conseil régional d’Auvergne de 1986 à 2004, il va aussi beaucoup s’attacher à la construction d’une Europe libérale. En tant que président de la République, Giscard avait organisé la première élection européenne au suffrage universel en France. Député au Parlement de Strasbourg à partir de 1989, il devient président de la Convention sur l’avenir de l’Europe qui accouche du projet de Constitution européenne. Ce dernier sera repoussé en France lors du référendum de 2005, avant d’être finalement mis en œuvre par Nicolas Sarkozy à travers le traité de Lisbonne en 2007.

Membre sans discontinuer du Conseil constitutionnel depuis 1981, Giscard était aussi membre de l’Académie française et auteur de plusieurs romans. Grand admirateur de Guy de Maupassant, mais ne faisant pas de la démocratisation de la culture une grande priorité, l’ancien président de la République a néanmoins lancé les Journées du patrimoine et les chantiers de la Cité des Sciences et du Musée d’Orsay quand il était à l’Élysée.

Sa famille issue de la noblesse possède encore plusieurs châteaux, dont celui d’Estaing (Aveyron), du nom d’une baronnie connue dès l’an 1028. Des armes, Giscard avait une certaine connaissance : en dehors de sa passion pour la chasse, il a participé aux combats pour la Libération de Paris en 1944, et traversé l’Allemagne et l’Autriche en char jusqu’à la capitulation nazie.

Plus discret ces dernières années, il s’était signalé en 2014 en appelant à ce que le 8 Mai cesse d’être un jour férié, trouvant « illogique » que la France « ne travaille pas » ce jour-là alors qu’elle est « affaiblie économiquement ». En 2018, plus inspiré, il s’était étonné que « personne ne proteste » contre « l’enrichissement des plus riches, plus rapide qu’il ne l’a jamais été ».


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