Virginité !

C’est une des propositions issues de la loi contre les séparatismes : interdire les certificats de virginité.

  • Qu’en pensent les associations qui viennent en aide aux femmes victimes de violences ?
  • Au-delà du débat proprement dit, quelle est l’importance aujourd’hui de cette injonction de virginité ?

Vertigineux, en tout cas, de se rappeler combien elle est présente dans toutes les religions. Injonction éminemment patriarcale, dont on parle étonnamment si peu, en comparaison, par exemple, de la question du voile. Pourtant, c’est bien un contrôle du corps des femmes qui s’opère dans la sphère intime, ce qui le rend d’autant plus insidieux.

Lorsque l’on rencontre Ghada Hatem, elle est au télé phone, en train de gérer une urgence : une jeune femme qui doit être hébergée immédiatement, en danger de mort, menacée par sa famille. On n’en saura pas plus. C’est son quotidien, en tant que médecin à La Maison des femmes, lieu d’accueil situé à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Forte de son expérience, elle est montée au créneau après la proposition de Marlène Schiappa d’interdire les certificats de virginité. Peu suspecte de relativisme culturel, Ghada Hatem, qui s’est toujours dite universaliste, assume pourtant de délivrer de tels certificats (de manière exceptionnelle (deux par an environ)) pour sauver des femmes qui seraient en danger. Elle a ainsi reçu un mail d’une jeune femme de 25 ans, qui lui disait : « Mon père m’a dit qu’il m’emmènerait dans la forêt pour m’égorger, il veut que je lui prouve que je suis vierge, alors que j’ai déjà eu des rapports sexuels avec mon petit ami. » « Elle était terrorisée, explique Ghada Hatem, elle avait des pensées suicidaires. Quand je reçois une demande comme ça, je fais quoi ? Je dis non ? Évidemment, je fais le certificat. On est sur deux planètes différentes. »

Bien sur, Ghada Hatem ne « vérifie » jamais la virginité. Elle écrit : « Je certifie que X est vierge » sans l’avoir auscultée. D’ailleurs (faut-il le rappeler ?) il est totalement impossible de prouver la virginité d’une femme. Cette croyance en un hymen intact qui en serait la preuve est une construction purement sociale, patriarcale.

« Certaines femmes naissent sans hymen, d’autres ont un hymen très élastique qui ne se déchire pas, même avec une pénétration », rappelle-t-elle. Bref, aucun lien entre virginité et hymen. C’est d’ailleurs fou que tant de poids et de menaces pèsent sur des femmes pour quelque chose de faux.

Accepter de délivrer ces certificats revient-il à donner un blanc-seing à l’asservissement de ces femmes ? « Non, estime Ghada Hatem, car je parle avec elles une heure, j’essaye de faire de la pédagogie, de leur faire comprendre que se marier avec un homme qui attend d’elles qu’elles soient vierges ne présage rien de bon. Si elles viennent, c’est qu’elles ont vécu comme des petites Françaises, elles ont eu des petits amis, puis, un jour, elles font le choix de revenir dans leur communauté. Elles pourraient dire merde à leur famille, mais elles préfèrent rester. J’essaye de les convaincre, mais si je refuse la demande de cette jeune femme, le patriarcat et l’extrémisme ne vont pas s’arrêter pour autant. »

Comme elle, elles sont plusieurs militantes de la lutte contre les violences faites aux femmes à assumer de signer des certificats de virginité.

C’est aussi le cas d’Emmanuelle Piet, médecin qui intervient dans des centres de planification (par ailleurs fondatrice du Collectif féministe contre le viol). Elle le fait « dans des cas extrêmes : si la jeune femme risque d’être renvoyée au pays, si on risque de la tuer ». « Je trouve ça dommage de casser le thermomètre, ajoute-t-elle. Quand les femmes viennent nous demander ça, cela permet de nous rendre compte de leur situation, si elles sont en danger ou pas. Si elles savent qu’on ne donne plus ces certificats, elles iront demander à des matrones, ce sera pire. » Mais où s’arrête l’aide essentielle à des femmes en danger et où commence le fait d’institutionnaliser une pratique patriarcale ? Question éminemment complexe pour ce sujet.

« Marteler que c’est interdit »

D’autres, à l’inverse, estiment que cette proposition de loi est nécessaire, pour frapper les consciences et dire clairement stop.

Le Conseil national de l’ordre des médecins et celui des gynécologues se sont déjà prononcés en ce sens. C’est aussi l’avis d’Assia Benziane, membre du Conseil consultatif du G7 pour l’égalité entre les femmes et les hommes, et signataire d’une tribune avec Marlène Schiappa en faveur de l’interdiction de ces certificats. « Il faut envoyer un message clair, marteler que c’est interdit. Ça entrera dans les consciences que c’est une violence faite aux femmes et que c’est un délit. On est identifié par l’OMS comme étant un des 20 pays dans le monde dans lesquels il y a encore des certificats de virginité. Cela devrait nous alerter », déplore-t-elle. Même point de vue de la part de Fatiha Agag-Boudjahlat, enseignante, militante féministe et laïque, qui a été élevée avec cette injonction de virginité. « Il faut ce genre de symbole. La loi doit nous protéger. S’ils ne trouvent aucun médecin pour le faire, ils arrêteront de demander, estime-t-elle. C’est comme ça qu’on progresse. Il faut que l’on crante une évolution positive. » Elle raconte avoir elle-même mis du temps pour mettre à distance cette injonction, qu’elle a réussi à déconstruire « en s’éloignant » de sa famille. Pour les autres, c’est un horizon indépassable. « La mère d’un ami conserve encore les draps ensanglantés de chacune de ses filles, raconte-t-elle. Parmi mes sept frères, trois ont été chercher une femme « au bled », certainement pour qu’elles soient vierges. »

Difficile de savoir quelle est la meilleure stratégie pour faire en sorte que des familles qui imposent cette violence à leurs filles s’en affranchissent. Pour Isabelle Gillette-Faye, directrice générale de la Fédération nationale Gams (Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles féminines, des mariages forcés et autres pratiques traditionnelles néfastes à la santé des femmes et des enfants), il faudrait en tout cas que cette mesure s’accompagne d’une véritable pédagogie de sensibilisation lors des cours d’éducation sexuelle dans les établissements scolaires, pourtant prévus par la loi mais qui souvent passent à la trappe. « En mettant dans la même loi lutte contre le séparatisme, contre la polygamie, contre les certificats de virginité, il y a un risque que des populations se sentent discriminées, et donc un risque de créer encore davantage de communautarisme », ajoute-t-elle. Dommage, cependant, que ce combat contre ces certificats se fasse sous la bannière de la lutte contre le séparatisme et non au nom du féminisme. Un certificat de virginité n’est pas un danger pour la République, mais d’abord une violence faite aux femmes.

Veuve et vierge

Dans ce délire autour de la virginité, il y a aussi les réfections d’hymen, autre pratique absurde qui consiste à « reconstituer » un hymen, avec l’idée, encore, de faire croire à une virginité et de saigner le soir de la nuit de noces (alors même que très peu de femmes saignent lors de leur première fois). Étonnamment, la loi n’évoque pas du tout ce cas, alors que cette demande serait encore plus fréquente, selon plusieurs associations.

Des médecins nous parlent d’une ou deux demandes par mois, contre une ou deux par an pour les certificats de virginité. Pourquoi ce point aveugle de la loi ? Est-ce parce que ce serait plus compliqué de s’en prendre à tous les médecins qui pratiquent ce type d’intervention ? Car c’est devenu un vrai business. Il suffit de rechercher sur Google « réfection d’hymen », et l’on découvre nombre de médecins et de cliniques qui le proposent en France. Une affaire très lucrative pour ces médecins : compter aux alentours de 1 500 euros l’acte. Parfois, cela confine totalement à l’absurde (si ça ne l’était pas déjà assez). Ainsi, Ghada Hatem nous raconte qu’une… veuve lui a demandé de refaire son hymen. « Mais votre mari sait que vous êtes veuve ! » lui a-t-elle dit. « Oui, mais il veut quand même que je sois vierge. » On le voit, l’injonction de virginité tourne à l’obsession. La question est en tout cas éminemment féministe : il s’agit évidemment dans la majorité des cas d’une croyance qui ne s’impose qu’aux femmes. Leur virginité leur confère une « valeur » sur le marché du mariage. Ce sujet fait étonnamment peu l’objet de discussions dans le débat public, de pédagogie pour déconstruire ces injonctions. Alors que le discours se libéralise sur les pratiques et orientations sexuelles, il subsiste un monde parallèle en France où des femmes doivent rester vierges, sous peine d’être le déshonneur de leur famille. Pire, cette injonction se pare parfois de modernité et de branchitude là où elle devrait rester dans des profondeurs moyenâgeuses. Plusieurs chanteurs en ont fait l’apologie. Le rappeur Soprano l’évoque dans une de ses chansons, À la bien, où il parle des « soeurs qui se préservent ». Quant au rappeur T.I., il s’était vanté de demander chaque année des certificats de virginité pour sa fille de 18 ans.

Qui est concerné par ces demandes de certificat ? Des jeunes femmes primo-arrivantes, venues du Moyen-Orient, du Maghreb et, de plus en plus, d’Asie, Sri Lanka, Pakistan, mais aussi de nombreuses communautés gitanes. Cette injonction de la virginité traverse en tout cas toutes les cultures. Elle était très vivace il y a encore quelques années dans les populations catholiques. Annie Ernaux l’évoque dans son livre Mémoire de fille ; Beauvoir, dans Mémoires d’une jeune fille rangée. « Quand j’ai commencé à être médecin, je donnais des certificats de virginité aux Normandes », se souvient Emmanuelle Piet. Quant aux chrétiens évangéliques, lors d’un reportage sur une « mégachurch » évangélique au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), on a pu constater combien la virginité était une obsession pour eux. Aux États-Unis, les évangéliques organisent d’hallucinants « bals de pureté » durant lesquels les jeunes filles jurent à leur père de préserver leur virginité, ils échangent un anneau et signent un «pacte de pureté ».

Ce n’est pas un danger pour la République, mais une violence faite aux femmes

74 % des jeunes musulmans

Aujourd’hui, en France, cette injonction de virginité est présente avant tout chez les jeunes musulmans, si l’on en croit un sondage Ifop/Institut Montaigne, publié dans L’Archipel français, de Jérôme Fourquet (éd. Seuil). L’auteur y parle d’un « fossé béant ». « Seuls 23 % des catholiques pratiquants répondent qu’une femme doit rester vierge jusqu’au mariage […], 5 % chez les catholiques non pratiquants et 8 % dans l’ensemble de la population nationale. [La proportion] est en revanche beaucoup plus élevée parmi les personnes de confession ou de culture musulmane (67 %). » Là où c’est le plus élevé, c’est chez les 18-24 ans de culture musulmane : 74 % ! « Les données dont nous disposons ne permettent pas de penser que ce fossé culturel est en passe d’être comblé, bien au contraire, explique Jérôme Fourquet. En effet, c’est parmi les jeunes générations que l’attachement à cette règle est le plus fort. » Ce qui ne veut pas dire que tous demandent des certificats de virginité, évidemment, ni ne vont réellement respecter ce principe. Mais ce constat demeure désespérant.

D’autres pensent toutefois que la nouvelle génération serait plus libérée de ce carcan. « C’est surtout la génération des quarantenaires qui était concernée, les filles de 20 ans, aujourd’hui, s’en affranchissent », estime Warda Sadoudi, ancienne militante de Ni putes ni soumises, qui considère que ce sondage de l’Hop ne reflète pas la réalité qu’elle a pu constater. « Il y a eu tout un travail sur l’éducation sexuelle, un certain nombre de garçons ne donnent plus d’importance à ça. » Espérons-le. Une chose est sûre, celles qui arrivent à s’en affranchir sont courageuses. Laissons la parole à Doriane, étudiante de 19 ans, de confession musulmane. « Ma mère m’a toujours dit qu’il fallait être vierge pour le mariage, elle me disait : « C’est pour se préserver pour le bon. » J’ai toujours détesté ce mot, « se préserver », comme si la virginité était un prix qu’il remporterait. J’ai d’abord partagé l’avis de ma mère. Puis, vers 14-15 ans, j’ai commencé à me faire mon propre avis. Je pense que la femme est libre de faire ce qu’elle veut à ce sujet. Ma petite soeur vient d’entrer au lycée. Elle veut rester vierge. Je vais lui dire qu’elle est libre de faire ce qu’elle veut de son corps. »


Laure Daussy. Charlie hebdo. 02/12/2020