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Ami-e-s abonné-e-s, lectrices lecteurs, nous tenons à préciser qu’en lisant le texte ci-dessous il faut intégrer les événements survenus à Charlie hebdo en son temps d’une part et d’autre part, faire une démarche intellectuelle personnelle face aux mentalités latentes des français, et plus précisément exprimées par certaines personnes entendant répandre certaines idées dans l’opinion publique.

Pour autant, nous n’affirmerons pas que les pensées et références incluses dans le texte de RISS, sont paroles absolues. MC

Une question plus difficile que celle de savoir qui a procuré des armes aux terroristes de janvier 2015 a émergé cette semaine durant ce procès : « Qui a fourni depuis des années des arguments déguisés en explications pour justifier la violence et le terrorisme ? »

Fabrice Nicolino, à la barre des témoins, a mis les pieds dans le plat en dénonçant la complaisance à l’égard de certaines formes de totalitarisme, de penseurs labellisés « de gauche ».

La charge fut sans pitié, et des noms furent lancés : Badiou, Sartre et, plus modestement, Plenel.

On sentait monter un malaise dans les rangs d’une partie du public, irritée par un réquisitoire aussi radical contre leurs dernières illusions de gauche. On fit donc venir Jean-François Kahn pour parler de Tignous, qui avait dessiné dans ses journaux, mais surtout pour rectifier un peu le tir.

On l’entendit donc dire que s’il n’était pas d’accord avec Plenel, il ne partageait pas l’hypothèse selon laquelle ses positions en feraient un complice du radicalisme islamiste.

Ce contre-feu destiné à éteindre l’incendie déclenché par notre bouillonnant Fabrice ne fut pas très convaincant. Et quel étrange spectacle que celui d’intellectuels se protégeant mutuellement dès que les premiers boulets de canon frappent leur petit cercle.

Une question revient alors sans cesse : qu’est-ce qu’un intellectuel, finalement ?

  • Un type qui pense ?
  • Qui crée des concepts ?
  • Qui découvre des phénomènes inédits ?
  • Qui élabore des théories coperniciennes ?

Peut-être un peu tout ça à la fois.

Mais peut-être aussi rien de tout cela non plus.

Car franchement, on est souvent déçu par la platitude des discours assénés par des esprits bien plus érudits que vous et moi. Après tant de connaissances accumulées, tant de livres ingurgités, la montagne accouche trop souvent d’une souris.

Le débat public ressemble parfois à un théâtre de cabotins qui construisent et déconstruisent selon leur humeur et l’air du temps, mais en prenant soin de ne jamais égratigner le petit monde des lettres. Car il ne faut pas cracher dans la soupe si on veut toujours s’en abreuver, et jamais on ne désignera au public, pour qu’il s’en préserve, les escrocs de la pensée. Comme certains d’entre eux, que Charb avait identifiés et qu’il qualifiait d’ « escrocs de l’islamophobie ».

Il en va de la vie des idées comme du commerce de la drogue : il faut se maintenir au sommet si on veut durer dans le business. On suivra donc les modes les plus rentables, et on sera fasciste dans les années 1930, stalinien dans les années 1950 ou islamo-gauchiste dans les années 2020.

Qu’importe la qualité des théories, tant qu’elles maintiennent votre position dans le petit cercle des intellos dominants du moment.

Les fabricants de cigarettes empoisonnent les poumons du monde entier pour s’enrichir. Les producteurs de pesticides tuent des milliards d’insectes pour satisfaire leurs actionnaires. Et certains intellectuels soutiennent les théories les plus malhonnêtes, car elles sont populaires et garantissent leur place dans la société des lettres.

Les idéologies n’arrivent pas dans nos vies par hasard.

Les mutations politiques sont toujours le fruit d’un travail d’abord et avant tout intellectuel, qui vise à préparer les mentalités en les accoutumant à l’idée que les choses sont inéluctables, qu’il ne sert à rien de s’y opposer sauf à être traité de réactionnaire, de social-traître ou d’islamophobe.

Les mots, d’abord les mots.

Tout commence avec des mots, des phrases, des slogans qui, à force de labourer de leurs socs nos esprits malléables, finissent par y faire pousser n’importe quelle mauvaise herbe.

Le débat, (comme la revue du même nom qui vient de fermer ses portes), s’est effacé pour laisser place à une véritable guerre, celle des mots et des concepts.

Oui, il existe une complicité intellectuelle au totalitarisme islamiste.

Oui, il existe des idéologues, des penseurs et des journalistes qui portent la responsabilité historique de la propagation du communautarisme et de l’intégrisme.

Leur mépris de la République et de la social-démocratie vaut bien une messe, et ils sont convaincus que le jour d’après l’effondrement, eux seuls auront survécu comme les cafards après une guerre atomique, et qu’enfin le monde leur appartiendra puisque plus personne ne sera en mesure de contester leur vanité puérile et criminelle.


Éditorial de Riss – Le Canard Enchaîné. 16/09/2020