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Avant de lire la suite de l’article, deux choses à savoir :

Un – l’article est posté dans le cadre d’une information générale; analyses et propositions n’appartiennent qu’à l’auteur du texte.

Deux – Nous déplorerons que l’analyse ne porte que sur le volet économique européen, oubliant notamment le volet « harmonisation » des lois sociales pourtant largement nécessaires et contributrices, « dans la solidarité européenne » « si » réclamée. MC


Il est évidemment trop tôt pour tirer des conclusions sur les conséquences sociales, politiques, économiques et géostratégiques de la pandémie actuelle. Il ne peut y avoir que des constats. Quels qu’en soit l’analyses, ces projections-supputations, seront-elles réalistes ?

La croissance économique, la façon dont nous travaillons, les libertés publiques, le rôle de l’Etat dans l’économie, la relation entre l’Europe et les États-Unis, et plus largement les relations internationales et la place de la Chine dans le concert mondial, tout cela sera profondément affecté et le monde va changer.

Mais parmi toutes les questions qui se posent pour le jour d’après, ou plus exactement l’année d’après, il en est une particulièrement préoccupante : le projet européen survivra-t-il à la pandémie ?

Pour répondre à cette question, il nous a paru important de nous extraire du torrent d’informations quotidiennes que nous recevons et, comme le font les militaires, de « monter sur la colline » afin d’embrasser la situation dans son ensemble et de pouvoir mettre de l’ordre dans nos idées. Que voyons-nous ? Comment l’expliquer ? Quelle conduite tenir ?

L’union européenne : une maison sans toit

Premier constat, sans surprise : l’Union européenne au tournant des années 2020 est toujours un édifice inachevé. Cela est vrai dans le domaine économique où la mise en place de l’euro n’a pas été précédée d’une harmonisation fiscale et budgétaire suffisamment poussée. La convergence a certes été encadrée par des normes (les célèbres critères de Maastricht) mais les instruments qui auraient été en mesure d’assurer cette convergence (un budget commun d’une importance significative, alimenté en totalité par des ressources propres permettant de mener une politique fiscale digne de ce nom) n’ont pas été instaurés. […]

L’inachèvement est également patent dans la gestion des frontières internes et surtout externes. Une zone de libre circulation (l’espace Schengen) a été mise en place avec succès. Mais tous les États membres n’en font pas partie, de la même façon que tous ne font pas partie de la zone euro. Et surtout l’Union s’est refusée jusqu’à peu de coordonner la gestion de ses frontières externes. […]

Enfin, dans le domaine de la politique étrangère et de la défense l’Union fait du surplace depuis plus de vingt ans. La promesse d’une « défense commune » est restée dans les limbes, comme le voulaient nos amis britanniques. Même la « politique de sécurité et de défense commune » est loin d’avoir rempli ses promesses.

Elle est au mieux une simple coordination de forces nationales pour intervenir dans des crises de basse intensité, souvent avec retard et beaucoup de limitations. Créer des institutions sans les doter de moyens, mener des programmes capacitaires en commun ou prendre des mesures en faveur de l’industrie de défense, tout cela ne fait pas une politique de défense commune et encore moins une défense commune. Il faut bien dire que l’OTAN (ou pour appeler les choses par leur nom le protectorat américain) joue ici le rôle de « l’éléphant dans la pièce ».

Ce protectorat a si bien fonctionné, qu’il a annihilé tout esprit de défense européenne. Il arrange du reste aussi bien les Européens que les Américains eux-mêmes, quoi qu’en disent ces derniers.

Quant à la politique étrangère commune, en dépit de quelques succès tels que la négociation de l’accord sur le nucléaire iranien ou les sanctions contre la Russie, elle reste embryonnaire. […]

Une maison qui s’est délabrée au fil du temps

Cet état d’inachèvement de l’Union la place évidemment dans une situation de grande fragilité dès lors que le temps tourne à l’orage. […]

[…]…la dernière tempête en date fût celle de la crise migratoire résultant des printemps arabes et qui a culminé en 2015. Cette crise fut à nouveau l’occasion d’une déchirure entre Européens de l’Est, qui ne voulurent à aucun prix partager le fardeau de la relocalisation des réfugiés, et ceux des Européens de l’Ouest qui durent supporter l’accueil de près de deux millions de réfugiés.

Mais aussi entre Européens du Sud, placés en première ligne et ayant le sentiment d’être abandonnés par le reste de l’Europe, et Européens du Nord, en particulier l’Allemagne et la France, perçues comme des donneurs de leçons et d’irresponsables moralistes. […]

Où chacun s’est réfugié dans ses appartements

Jusqu’à présent, toutes les nations européennes se sont plus ou moins arrangées de l’état d’inachèvement de l’Union, chacune se réfugiant dans ses appartements et entretenant l’illusion qu’elles pourraient mieux s’en sortir seules, au prix de relations privilégiées avec des puissances extérieures plus compréhensives que leurs voisins européens.

Au lieu de jouer collectif, les Européens, tous les Européens, ont joué sur tous les tableaux, qui avec les États-Unis, qui avec la Chine, qui avec la Russie.

L’absence d’harmonisation fiscale a ainsi permis à certains États comme l’Irlande ou les Pays-Bas de mener des politiques de défiscalisation compétitive afin d’attirer les sièges sociaux de grands groupes américains ou européens, pour le seul profit desdits groupes et États. L’absence d’harmonisation budgétaire a permis à des pays mal gérés ou dépensiers comme la France, l’Italie ou la Grèce de continuer à vivre au-dessus de leurs moyens et de s’épargner les réformes structurelles impopulaires qui eussent été nécessaires pour revenir à l’équilibre.

 L’absence de politique de défense européenne résultant de la protection accordée par les Américains a permis à tous les pays du Nord, en particulier l’Allemagne, mais aussi les Pays-Bas, la Belgique, l’Autriche et les Baltes, aux pays de l’Est, à l’exception notable de la Pologne, et également aux pays du Sud, tels l’Italie, l’Espagne et le Portugal de ne pas avoir à investir dans ce domaine.

Enfin, les arrangements particuliers ont fini de ruiner l’esprit européen. […]

Aujourd’hui la maison brûle

La situation actuelle est bien plus grave que toutes celles qui l’ont précédée, et ce pour deux raisons.

La première est que cette crise intervient après toutes les autres et qu’à ce titre elle pourrait bien constituer « la crise de trop ». Il en va des institutions comme des patients : c’est la comorbidité qui tue.

La seconde tient au fait que ce qui est important dans une crise, c’est non seulement la crise elle-même, sa durée, ses effets, mais aussi et surtout la façon dont nous y réagissons. Montaigne l’a dit magnifiquement : « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant ». Or, le moins qu’on puisse dire est que les premières réactions, aussi bien des États membres que des instances européennes, n’ont pas été à la hauteur.

Tous ont réagi avec retard, imprévoyance et dans le désordre, qui disant que ce n’était pas de sa compétence, qui fermant ses frontières, qui imposant le confinement, qui faisant tout, qui ne faisant rien. Et, non seulement, au lieu de faire front ensemble tous y sont allés de leurs critiques et ces critiques se sont rajoutées aux difficultés, ajoutant de la crise à la crise.

Pourtant, après des départs cafouilleux et maladroits les uns et les autres se sont plutôt bien repris. La Banque centrale européenne, seule institution véritablement fédérale prenant ses décisions à la majorité a, après des déclarations maladroites de sa présidente, agi de façon rapide et efficace en lançant un programme de rachat des dettes nationales publiques et privées à hauteur de 750 milliards d’euros. La Commission européenne n’est pas restée inerte ; elle a, notamment, suspendu l’application des règles budgétaires, constitué une réserve sanitaire, pris des mesures d’aide à la recherche médicale, autorisé les États à aider leurs entreprises, etc.

Ce n’est pas rien.

L’absence de solidarité peut tuer le projet européen

La solidarité est le cœur du projet européen. C’est le ciment qui tient ensemble les nations européennes. C’est la conscience de faire partie d’un tout plus grand, d’avoir non pas une seule identité, l’identité nationale, mais plusieurs, dont l’identité européenne, […]

En mettant en défaut la solidarité européenne, les réactions de repli national, voire nationaliste, dissolvent l’identité du projet européen aussi sûrement que le ferait un acide. La solidarité économique est une nécessité qui découle de notre union monétaire.

Les Allemands devraient le comprendre aisément. Est-ce que la réunification de leur pays eût été possible sans solidarité entre les Länder de l’Ouest et ceux de l’Est ? Une solidarité à crédit à laquelle ont largement participé les autres États de l’Union. Et avant de donner des leçons de morale aux pays du ‘club med’ les pays du ‘club des radins’, qui sont les plus grands bénéficiaires du marché unique, devraient se demander ce qui se passerait en cas d’Italexit dont l’hashtag #StopEuropa-Italexit a commencé à circuler, ou même si simplement l’Italie, l’Espagne, la Grèce, la France, le Portugal, la Roumanie et la Bulgarie fermaient leurs frontières et boycottaient leurs produits ?

La solidarité est une obligation juridique. L’article 222 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne dispose en effet que « si un État membre est l’objet d’une attaque terroriste ou victime d’une catastrophe naturelle ou d’origine humaine, l’Union européenne et ses États membres agissent de manière solidaire (le cas échéant par des moyens militaires) pour venir en aide à cet État. ».

Que faire ?

À court terme, il faut impérativement sauver ce qui peut encore l’être de l’esprit européen. Pour cela il est impératif de trancher au plus vite le nœud gordien des coronabonds.

À l’heure où cette analyse est écrite, le gouvernement allemand tergiverse encore et propose un simple assouplissement du mécanisme européen de solidarité (MES) mis en place dans la foulée de la crise de l’euro.

Certains évoquent la mise en place d’un fonds de solidarité doté d’une vingtaine de milliards. C’est passer à côté de la dimension psychologique de l’affaire. C’est s’obstiner à ne pas comprendre que les pays européens du Sud demandent de la solidarité. Ils ne font pas la charité.

Après tout, l’Italie est un important contributeur net à l’Union européenne. Comme l’a dit le Président du Conseil italien, Giuseppe Conte, « nous ne sommes pas en train d’écrire des manuels d’économie, mais un livre d’histoire ». Il faut donc rapidement trouver une solution à laquelle tous puissent adhérer. À moyen terme, il faut arrêter de mettre la tête dans le sable et regarder le problème en face : la solidarité peut difficilement s’organiser sur une base intergouvernementale.


Frédéric Mauro. IRIS. L’article est un résumé. L’Intégralité du texte en PDF- Source