Le journal “L’Humanité” va-t-il disparaître ?

Le quotidien, qui fête cette année ses 112 ans, traverse une période difficile. Ses finances sont au plus bas. De multiples appels ont été lancés pour que ses lecteurs le sauvent. Le journal n’en est pas à sa première crise, mais celle-ci pourrait bien être la dernière.

L’Humanité, le journal fondé en 1904 par Jean Jaurès, va mal. C’est son directeur actuel, Patrick Le Hyaric, qui l’a annoncé dans un article paru le 10 mars intitulé, sobrement, L’alerte : “Nous vous devons la véritél’Humanité est en danger ! […] L’Humanité ne tient que grâce à votre soutien. Et aujourd’hui, avouons-le, elle ne tient qu’à un fil.” Il y explique notamment que la survie du journal est nécessaire pour le pluralisme de la presse. Les pertes qu’accuse le titre s’élèvent à près de 50 centimes par exemplaire de L’Humanité vendu. Le journal est actuellement au bord du gouffre. Cet article est l’occasion de faire naître un slogan comprenant un hashtag, comme taillé pour l’ère des réseaux sociaux : #lHumanitecestnous.

Mais les problèmes financiers de l’Huma ne datent pas d’aujourd’hui. (…) Lors de son invitation à l’Instant M sur France Inter, Patrick Apel-Muller, directeur de la rédaction a fait le bilan : “Nous avons limité [les] pertes notamment au prix de mesures assez sévères sur notre fonctionnement mais comme tous les autres quotidiens français nous perdons de l’argent dans notre exploitation. La différence c’est que nous n’avons pas des actionnaires du CAC 40 qui soit rachètent le journal, soit le recapitalisent. Nous n’avons pas non plus la publicité à laquelle nos lecteurs auraient droit”

Pas d’actionnaires extérieurs 

Il n’y a aujourd’hui plus d’actionnaires extérieurs dans le capital du journal. Par le passé, la caisse d’Epargne et même Bouygues se sont retrouvés à mettre de l’argent dans le quotidien. Contrairement à d’autres titres de la presse quotidienne nationale comme Le Monde, le journal ne peut donc pas compter sur des actionnaires puissants qui peuvent mettre la main à la poche. Lors de son interview par Sonia Devillers, Patrick Apel Muller a insisté sur le fait que le journal n’accepterait pas l’argent d’actionnaires qui souhaiteraient intervenir dans la ligne éditoriale. (…)

De possibles erreurs stratégiques

Certains pointent un problème stratégique, un manque d’efforts sur le web. L’Humanité a été pourtant été le premier quotidien national à se doter d’un site internet. Mais aujourd’hui, il est à la peine si on le compare à celui d’autres grands journaux. “On était censé être passé au bimédia il y a trois ans. Mais la rédaction a été assez peu associée à cette décision. Ce fut un échec. Aujourd’hui la stratégie est peu claire“, confie une personne employée au journal.

Cette source en interne évoque aussi la perte d’un grand nombre d’abonnés ces dernières années. “Soit à cause de décès, par manque de moyens, pour des désaccords politiques avec la ligne éditoriale, mais il n’y a pas de donnée définitive. (…) Pour ce qui est de l’acquisition de nouveaux abonnés, je pense que le terrain qui nous intéresse, c’est-à-dire le champ des luttes sociales, syndicales, politique, n’est peut-être pas assez fouillé“, confie Grégory Marin. “Quant au web, il y a un tournant que l’on a du mal à engager. Il y a des idées, des projets, le problème c’est que l’on n’arrive pas à les concrétiser.”

En cause, principalement, et on y revient toujours, un manque de moyens. Patrick Le Hyaric ne disait pas autre chose dans un article publié le 10 mars : “Nous avons élaboré des projets numériques, mobiles et “social media” innovants que nous ne sommes pas pour l’instant en capacité de financer.” (…)

Une histoire compliquée, une identité troublée

Mais au-delà des décisions stratégiques, de la perte d’abonnés, des difficultés économiques, il y a peut-être autre chose qui nuit à l’Humanité : son identité, la difficulté de dire ce que le journal est ou ce qu’il devrait être. De ce point de vue, l’histoire de l’Humanité a été assez mouvementée depuis ses débuts. Jean Jaurès le voit lors de sa création, en 1904, comme un “journal socialiste“, un moyen de promouvoir ses idées, dans l’ouverture avec toutes les sensibilités socialistes de l’époque.

Quelques années après, il devient le journal du PCF, comme l’explique Romain Ducoulombier, historien spécialiste du communisme : “Durant la Première guerre mondiale, le journal est entre les mains de ceux qui sont partisans de la défense nationale. Au congrès de Tours en 1920, une frange du parti socialiste, totalement opposée à cette idéologie, vote l’adhésion à la troisième internationale, crée le parti communiste et emporte le journal”.

A partir de ce moment-là, l’Humanité est soumis à la direction du parti, qui contrôle idéologiquement la ligne éditoriale et s’occupe du recrutement.  (…) “Ce que proposait Jaurès était un journal socialiste mais tout sauf populaire, compliqué d’approche pour les ouvriers et les militants. Dans les années 30, la réussite va être claire, les communistes auront su faire un journal didactique qui réussit à être aussi populaire et ouvrier.”

Au fur et à mesure de son histoire, le quotidien a su se réinventer, changer de ligne et s’est, au fur et à mesure, écarté du PCF. Mais pour Grégory Marin, le journal pourrait encore aujourd’hui souffrir d’une image caricaturale :

“Le journal est militant, il aborde des sujets et des combats sociaux, politiques, syndicaux. Mais il n’est pas resté coincé dans les années 20, il y a des journalistes encartés, d’autres non, des gens d’autres tendances, des non militants. C’est comme si on continuait à enfermer Libé chez les maoïstes !“ Il fait aussi remarquer que peu de journalistes de la rédaction sont invités sur des plateaux télé en tant qu’experts ou participants pour des débats, ce qui entraînerait, pour l’ancien délégué syndical, un problème de visibilité.

Le recul électoral du PCF comme élément d’explication

Cette histoire très liée avec le parti communiste est particulièrement importante pour Romain Ducoulombier. Selon lui, même si l’Humanité s’est émancipé de la formation politique, ses problèmes sont les reflets de ceux que vivent le parti. “Le PCF a perdu son caractère ouvrier, son caractère populaire de masse. C’est la même chose du côté de l’Humanité. Le titre a perdu son côté idéologique, il est devenu une presse d’opinion.” (…)

Une route encore longue avant un potentiel retour à la normale

Il n’est pas encore certain que le journal s’en sorte, malgré le soutien sans faille d’un grand nombre de ses lecteurs. “C’est un pan de l’Histoire, ce serait tragique de le voir partir“, se désole Romain Ducoulombier . “Mais est-ce qu’il y a une place pour une presse qui serait idéologique et populaire à la fois ? Ça me paraît difficile dans ce contexte où la presse devient un produit de luxe.” Pour l’historien, le titre devra se réinventer, trouver de nouvelles idées pour éventuellement survivre et regagner une place plus importante au sein du paysage de la presse française. (…)

Xavier Eutrope – Les Inrocks – Source