… les vrais assistés de la République !
Oubliez les PME, le plombier du coin, le vendeur de fringues de centre-ville ou le gérant du dernier coffee shop à la mode. Non, on vous parle des grandes entreprises — très grandes, même — , celles qui emploient plus de 1 000 salariés et font plus de… 450 millions d’euros de chiffre d’affaires — soit un sacré paquet de pognon. Parce que ce sont bien elles qui détroussent l’État et plombent notre budget.
Novembre 2024. Le groupe Michelin adresse un bras d’honneur géant au gouvernement de Michel Barnier : l’entreprise s’apprête à fermer ses usines de Cholet (Maine-et-Loire) et de Vannes (Morbihan), supprimant du même coup 1 254 salariés. Et, comme pour achever l’éphémère Premier ministre d’Emmanuel Macron, le groupe Auchan emboîte le pas au fabricant de pneumatiques en présentant un plan social menaçant quelque 2 389 emplois. La note est salée. Barnier, furax : les deux entreprises sont gavées d’aides publiques depuis des années.
Mais pour quel montant, exactement ? « Je veux le savoir, jure le Premier ministre devant l’Assemblée nationale. Et donc, nous allons poser des questions, et nous verrons si cet argent a été bien ou mal utilisé, pour en tirer les leçons. » « On cherchait un angle d’attaque, en voilà un », se dit, depuis la chambre haute, le sénateur communiste Fabien Gay.
Ce membre de la commission des affaires économiques est rompu à ces questions et a l’habitude des grands patrons. « Si on prend le seul angle des licenciements, je me doutais qu’on ne tirerait rien d’eux. Ils vous lâchent un : « Circulez, il n’y a rien à voir, c’est le marché. » » Mais là, « on s’est dit banco ! c’est le bon axe. Quel est le montant de ces aides publiques aux grandes entreprises, exactement ? » raconte le sénateur à Charlie. Et de faire ce que la représentation nationale sait faire de mieux sous Macron : créer une commission d’enquête parlementaire.
Mais alors, combien l’État octroie-t-il, à titre d’aides, de subventions, de divers crédits d’impôt et d’exonérations de cotisations en tout genre, aux entreprises qui font quelque 450 millions de chiffre d’affaires ? Il doit bien exister un chiffre, une liste, peut-être un tableau ? Un fichier Excel ? Un Post-it, peut-être ? « On a fait venir toutes les administrations centrales concernées pour estimer le montant global que l’État alloue à ces aides, comprendre comment elles sont suivies et voir combien il y a de mécanismes. La Direction générale des finances publiques (DGFIP), le Trésor, l’Insee, la Direction générale des entreprises (DGE), l’Inspection générale des finances (IGF), Bercy… Tout le monde ! » poursuit Fabien Gay.
Là, ô surprise : c’est le bordel. L’Insee évalue ce montant à 70 milliards d’euros. Pour l’Inspection générale des finances, en intégrant toutes les aides, « c’est 170 milliards, ou peut-être 200 milliards, voire 250 milliards », se désole Fabien Gay. Quant à la Cour des comptes, elle avance un plus petit montant encore : 26,8 milliards d’euros…
À son audition, le 10 mars 2025, la directrice générale adjointe du Trésor public, Claire Cheremetinski, admet, dans une tournure d’une naïveté consternante, que l’État n’a, en réalité, aucune vision globale des mécanismes d’aide aux grandes entreprises. Extraordinaire ! Et quand le sénateur communiste lui demande si le Trésor dispose d’un « tableau général pour suivre les aides de l’État aux entreprises », la fonctionnaire répond simplement : « Il serait très bien d’avoir un tel tableau pour le suivi des aides, mais il n’existe pas. »
Un capitalisme « sous perfusion »
« C’est d’abord un problème de définition, plaide l’économiste et ancien de Bercy et de la Cour des comptes François Ecalle, interrogé par Charlie. La définition d’une « dépense fiscale », c’est un dispositif qui permet de déroger à une norme fiscale et qui se traduit par des pertes de recettes. La question, c’est : qu’est-ce qu’une norme fiscale ? Et là, vous aurez des débats inextricables. »
Un problème de définition doublé d’une profusion de mécanismes : 2 267, selon le chiffrage obtenu par la commission d’enquête, auxquels s’ajoutent d’autres dispositifs mis en place par les collectivités territoriales. Des aides directes, des subventions, des prêts, des aides fiscales, des aides fiscales déclassées, des exonérations de cotisations patronales… « On en rajoute en permanence, et on n’en supprime pas autant qu’on en rajoute, ça s’accumule, et on finit par ne plus rien y comprendre », regrette François Ecalle.
Un véritable bordel organisé, qui rend presque impossible toute tentative de contrôle et d’analyse. « Je pose des questions simples, se remémore le sénateur Fabien Gay. Est-ce qu’il est possible qu’une entreprise qui touche des aides et verse des dividendes procède à des licenciements ? On me dit que rien ne l’interdit, je découvre qu’il n’y a aucune règle. On demande à la DGFIP : « Est-ce que les entreprises qui reçoivent de l’argent public respectent la loi française ? Est-ce qu’on contrôle, notamment, l’organisation de l’évasion fiscale ? » On me répond que c’est un autre sujet. » Impossible, surtout, de savoir si ces aides sont vraiment utiles à l’emploi…
Quoique le retour d’expérience du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), la mesure fiscale choc de François Hollande (de janvier 2013), permette sérieusement d’en douter (lire l’encadré « Le CICE, le dispositif qui a fait pschitt »). À l’époque, l’ex-président du Medef Pierre Gattaz se pavane de plateau en plateau avec son badge « 1 million d’emplois », c’est la promesse, contre 20 milliards d’euros d’aide aux entreprises. « On en a parlé avec les P-DG lors de la commission d’enquête, reprend le communiste. Ils nous ont dit : « On nous a versé directement de l’argent, et on ne nous a jamais rien demandé. » Il n’y a jamais eu aucun contrôle. »
Et le million d’emplois ? « Il existe une seule évaluation de France Stratégie, en 2018, qui dit que le dispositif a bien coûté 20 milliards par an, et qu’on est plutôt autour de 100 000 emplois créés. » Pour le sénateur, c’est la méthode même qui est mauvaise : arroser tout un secteur d’aides publiques ne permet tout simplement pas de mesurer l’efficacité de ces aides.
Un flou organisé ? Il assume : « Je suis de ceux qui disent que c’est le pouvoir politique qui organise ce flou. C’est un problème de volonté politique. L’Administration, on ne lui a rien demandé, donc elle n’a rien fait. C’est la responsabilité des gouvernements, qui auraient dû veiller au respect des contreparties. » « Personne n’a jamais pensé les aides comme un donnant-donnant. Et ça n’arrivera pas. L’espoir, c’est qu’en filant un peu de mou aux boîtes qui acceptent de ne pas licencier, on gagne du temps », analyse plutôt pour Charlie l’économiste Stéphane Ménia.
Gagner du temps, pendant que l’économie se casse la gueule ? Pour l’économiste Laurent Cordonnier, coauteur du rapport « Un capitalisme sous perfusion », auditionné par la commission d’enquête, le recours à ces aides n’a pas « rétabli la compétitivité de l’économie. Elles n’ont pas réindustrialisé sensiblement l’économie française. À quoi ont-elles servi, finalement ? Elles sont, à notre avis, essentiellement des béquilles du capital ».
C’est ce que l’économiste appelle le « capitalisme sous perfusion » : « Le modèle, qui existe d’ailleurs partout dans le monde, fait bénéficier les grandes entreprises de baisses d’impôts considérables pour essayer d’atteindre les objectifs de rentabilité extravagants du capital dans un monde où le néolibéralisme l’a rendu maladif », nous précise-t-il.
Selon les calculs de l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires), le montant global des aides aux grandes entreprises s’élèverait à quelque 157 milliards d’euros par an. « Jusqu’où irons-nous ? 200 milliards ? Les politiques de réindustrialisation, de compétitivité ou d’ajustement des relations commerciales passeront, à l’avenir, de moins en moins par les aides, sans quoi cela risque d’être sans fin et d’aboutir à un puits sans fond. Il faut inventer autre chose. »
À l’heure où nos responsables politiques gesticulent pour couper les dépenses et réduire la dette, « on ne peut pas avoir un budget qui va saigner les travailleurs à hauteur de 44 milliards, et continuer à ne pas évaluer la pertinence des dispositifs d’aide aux entreprises, ni interroger aucun des 2 267 dispositifs », tance pour sa part Fabien Gay.
Inventer quelque chose de nouveau, poser des règles et les faire appliquer…
C’est marrant, on dirait presque de la politique.
Article signé de Jean-Loup Adénor et Riss. Charlie Hebdo 22/10/2025
L’avis de B.H.
L’incompétence ou la corruption, de nos gouvernements est invraisemblable.
Déjà le fait de ne pas faire un lien entre subventions et embauches est une faute. Bercy aurait dû dire « 10 fois moins d’embauches 10 fois moins de subventions ».
Mais au-delà de ce mécanisme pourtant simple, la vraie question concerne la justification économique de telles aides.
Elles devraient être ciblées uniquement sur les entreprises qui subissent la concurrence internationale. Mais là, c’est le conseil d’état qui au nom de l’égalité bloque le ciblage.
Notre constitution doit être réformée pour introduire la priorité nationale. Certes la gauche est contre, y voyant un joujou du RN, mais si on veut garder un tissu industriel sans faire de cadeaux aux patrons, il faudra en passer par là. C’est le paradoxe de la gauche égalitaire de jouer contre son camp.