… de Bolloré !
Deux salles, deux ambiances, radicalement différentes. L’expression fleure le cliché, mais elle est parfaitement adaptée ici. D’un côté, nous avons la rédaction du quotidien « le Parisien »-« Aujourd’hui en France », qui s’est révoltée quand elle a appris, par des informations du « Nouvel Obs », que son propriétaire Bernard Arnault discutait de son avenir avec Vincent Bolloré.
Les deux milliardaires s’apprécient et font des affaires ensemble : le héraut de l’extrême droite a vendu l’an dernier « Paris Match » au patron de LVMH. Il avait compris que le magazine people n’était pas taillé pour faire avancer ses idées droitières, comme la pétition anti-immigration de Philippe de Villiers, qui vient d’être mise sur orbite par son hebdo « le JDD », puis matraquée par sa chaîne de télé CNews et sa radio Europe 1.
Au moment où on observe ce qui devient une guerre frontale entre ces médias et les chaînes et radios publiques, puisque Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, a qualifié CNews de « chaîne d’extrême droite » dans un entretien au « Monde », expliquant que « la galaxie médiatique de Bolloré veut la peau de l’audiovisuel public », cela n’empêchait pas Bernard Arnault de vouloir conforter le pouvoir de Bolloré.
Si la rédaction du « Parisien » n’avait pas protesté vigoureusement, si l’image de LVMH et de ses nombreux intérêts parisiens n’avait pas été ainsi menacée, le deal aurait sûrement abouti. C’est donc finalement l’esprit d’indépendance des journalistes qui a contrecarré des intérêts politiques et économiques.
L’ambiance est tout autre dans les salles de cinéma. Là, on célèbre Vincent Bolloré sans aucune honte. Cette joie laisse pantois, venant d’un milieu qui aime tant donner des leçons au reste de la société quand arrive chaque année sa nuit des César, diffusée bien entendu par Canal+, navire amiral du groupe Bolloré. Certes, Vincent Bolloré aime sincèrement le cinéma, mais il utilise désormais sa richesse et sa puissance pour populariser ses convictions catholiques et conservatrices.
Et il vient de verrouiller un peu plus son contrôle économique sur le cinéma français : Canal+, déjà principal financier du secteur, va prendre le contrôle du groupe UGC, qui est à la fois le troisième exploitant de salles du pays, un distributeur important et le producteur de films comme « le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain », « l’Elève Ducobu » ou « Qu’est-ce qu’on a fait bon Dieu ? » – sans oublier, côté télévision, une série au succès mondial comme « HPI ».
Jusqu’à présent UGC pouvait financer des projets rejetés par Canal+. Ce sera plus compliqué désormais. Et c’est donc la deuxième fenêtre de liberté que ferme Canal+, après le rachat de la chaîne OCS du groupe Orange. Personne, pourtant, ne s’en est ému.
Personne n’a soulevé le danger d’un tel monopole renforcé entre les mains d’un homme qui a des idées derrière la tête. Ce qui se passe aux Etats-Unis – où le groupe Disney suspend un animateur populaire comme Jimmy Kimmel parce qu’il a fait une réflexion déplaisant aux amis de Donald Trump sur sa chaîne de télévision ABC, où la chaîne CBS supprime le show tout aussi abrasif de Stephen Colbert, critique du deal de sa maison mère avec le président – devrait nous alerter : la liberté d’expression et les débats publics ne tiennent qu’à un fil.
Mais non. Gaétan Bruel, président du Centre national du Cinéma (CNC), a célébré le renforcement de Canal+, tout comme les représentants de la Société des Réalisateurs de Films (SRF) et de la Société civile des Auteurs Réalisateurs Producteurs (ARP). Certes, critiquer l’accord était risqué pour ces professionnels : ils pouvaient être sanctionnés sur leurs projets à venir. Mais ils n’étaient pas obligés de l’approuver ouvertement !
Tous décident d’occulter que Canal+ est la maison mère de CNews — et que ses dirigeants sont aussi ceux qui emploient Pascal Praud et consorts — tant que le carnet de chèques du groupe Bolloré alimente le monde du cinéma. Et tant pis s’il sera de plus en plus difficile de faire des films qui ne seront pas dans la ligne de ce grand patron très conservateur.
Claude Soula. Ni Obs N° 3184. 25/09/2025