Le zorro de l’impot

Gabriel Zucman, l’économiste franco-américain, spécialiste de l’évasion fiscale, s’est imposé en héros de la gauche avec sa proposition de taxe sur le patrimoine des ultrariches

Tout au long de la tournée d’adieu de François Bayrou, dans toutes les discussions politiques sur le futur budget, et jusqu’aux rencontres annuelles des patrons du Medef, un seul sujet revient systématiquement : la « taxe Zucman ». Cet impôt, qui contraindrait les foyers possédant plus de 100 millions d’euros de patrimoine (soit 0,01% des contribuables) à s’acquitter d’au moins 2 % de leur fortune, est devenu un point d’achoppement politique central.

La gauche, du Parti socialiste à La France insoumise, l’agite en totem de la justice fiscale (il est au coeur du « contre-budget » du PS), tandis que la droite le refuse catégoriquement, de Bruno Retailleau (qui pointe le risque d’« atteindre l’économie française ») à François Bayrou (« c’est une menace sur les investissements en France », « inconstitutionnel »). En attendant l’hypothétique« budget de compromis » que tente d’arracher la macronie, le créateur de cette taxe, Gabriel Zucman, s’impose en héraut d’une réforme fiscale réclamée par 77% des Français.

A 38 ans, ce professeur à l’Ecole d’Economie de Paris, à l’Ecole normale supérieure et à l’universitéde Californie à Berkeley s’est fait très tôt un nom dans la jeune génération d’économistes, comme pourfendeur des montages financiers offshore, en particulier des multinationales, avant de s’attaquer à la fiscalité des multimillionnaires. Une sorte de Zorro des temps modernes, aussi à l’aise sur les plateaux télé, où il multiplie les punchlines, que dans les vidéos de la militante écolo Camille Etienne ou dans le lobbying politique.

« Gabriel est un pur chercheur, qui préfère les tableurs Excel aux vidéos Instagram, mais il a assumé de s’exposer pour défendre ce en quoi il croit », confie Pierre Natnaël Bussière, son ami et conseiller en communication, ancien stratège de Raphaël Glucksmann. Et ça séduit !

Surtout à gauche. « C’est le seul économiste qui a deux taxes à son nom – une sur les ultrariches, l’autre sur les entreprises qui délocalisent, relève le député insoumis Eric Coquerel, président de la commission des Finances. Rien qu’avec ces deux mesures, l’Etat pourrait récolter 26 milliards d’euros. On pourrait presque faire un « budget Zucman » ! »

Sauf que la potion n’est pas du goût du gouvernement, ni d’Emmanuel Macron. « Est-ce que vous pensez que si la France toute seule met une taxe sur les patrimoines de plus de wo millions d’euros, les gens vont gentiment rester pour être taxés ? a réagi en mai celui qui a supprimé l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) après son élection de 2017. La taxe Zucman, elle a un sens si elle est mondiale. »

L’argument fait sortir de ses gonds notre justicier, d’habitude si discret. Cette encyclopédie vivante de l’évasion fiscale renvoie immé­diatement à la récente étude du Conseil d’Analyse économique (rattaché à Matignon) qui conclut à un très faible risque d’exil fiscal des ultrariches (de l’ordre de 00 à 0,2 %) et à des effets très réduits sur l’activité économique de la France ( 0,05% de valeur ajoutée pour l’économie, et – 0,04 % d’emploi). « Cette volonté de créer un impôt plancher ne sort pas de nulle part, c’est un cheminement tiré des leçons du passé, nous assure Gabriel Zucman depuis sa salle de classe à Berkeley. J’ai étudié pratiquement toutes les tentatives d’imposer les grandes fortunes dans l’histoire, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Allemagne ou en France, et à chaque fois, cela a débouché sur des échecs économiques et politiques.

Par exemple, l’ISF était miné d’exemptions, notamment sur les biens professionnels – utilisés par les ultrariches pour échapper en partie à l’impôt – ou sur la résidence principale – pour éviter de taxer les retraités de l’île de Ré. D’où cette idée de se baser sur l’ensemble du patrimoine, qui est bien plus difficile à manipuler que le montant des revenus, de fixer un plancher minimal de 2 % d’impôts (si la personne s’acquitte de plus, alors elle ne sera pas taxée), et d’ajouter un bouclier anti-exil fiscal. »

Cette mécanique, l’économiste la peaufine depuis plusieurs années. Il a d’abord promu un « impôt sur la fortune » au pays des inégalités que sont les Etats-Unis. Lors de la primaire démocrate de 2020, le Franco-Américain, installé dans la baie de San Francisco, avait soufflé l’idée aux candidats Bernie Sanders et Elizabeth Warren. « Le plus frappant est que Joe Biden, pourtant opposé à la proposition, a tenté, une fois président, de la faire adopter – sans succès. C’est dire si la demande est forte pour une réponse à l’injustice fiscale criante », relève Gabriel Zucman.

Là encore, il avait sévi comme conseiller pour cet impôt qui prévoyait 20 % de taxe sur les fortunes au-delà de 100 millions de dollars, la Maison-Blanche rappelant qu’Elon Musk, Jeff Bezos ou George Soros ne paient aucun impôt fédéral. Mais l’Amérique n’est pas la France, où le taux d’imposition est progressif – sauf pour les milliardaires, moins taxés que les millionnaires (le taux global passe de 46% pour les 0,1 % les plus riches à 26 % pour les 0,0002 %).

« Je ne suis pas arrivé avec une envie insatiable de taxer les milliardaires, reprend l’économiste. Après de longues années à essayer d’améliorer les outils statistiques pour mesurer les inégalités et comme j’ai été confronté à San Francisco au fossé délirant qui sépare les milliardaires de la tech des milliers de sans-abri, je me suis radicalisé. Je n’ai jamais été encarté, mais j’ai voulu formuler une proposition crédible et opérationnelle pour répondre à la hauteur du défi des inégalités, si possible partout dans le monde ! »

La réunion du G2o à Rio, l’an dernier, lui a servi de rampe de lancement. Le gouvernement brésilien avait sollicité son laboratoire de recherche, l’Observatoire européen de la Fiscalité, pour élaborer un impôt minimal sur les très grandes fortunes, sur le modèle de la précédente taxation minimale des multinationales. « J’ai rencontré Gabriel à cette occasion et, même si je ne partage pas toutes ses idées, il m’a convaincu de la nécessité d’une taxation des milliardaires à l’échelle internationale », nous raconte Bruno Le Maire, qui était à l’époque ministre de l’Economie.

Si les Brésiliens étaient partants, l’Allemagne s’est montrée plus réticente, et la proposition n’a pas abouti. Qu’importe, la France, bousculée par la dissolution, voit la « taxe Zucman » érigée en étendard par le Nouveau Front populaire (NFP). L’intéressé estime alors les gains potentiels entre 15 et 25 milliards d’euros.

Quant à y voir apposé son nom, il bredouille : « Ce n’est pas quelque chose que j’ai recherché… Je préférerais qu’on l’appelle la « taxe Bernard Arnaule : » Fidèle à son humilité, unanimement vantée, il poursuit : « l’ai travaillé sur une proposition conçue comme la plus consensuelle possible. Mais, à la fin, cela reste très modeste, ce n’est pas du tout une révolution fiscale. »

Origines aisées

C’est pourtant ce grand bouleversement du fisc que revendiquent, depuis leur livre « Pour une révolution fiscale » (Seuil, 2011), ses mentors, les économistes Emmanuel Saez, spécialiste des inégalités qui l’a embauché à Berkeley, et Thomas Piketty, auteur du best-seller « le Capital au XXIe siècle » (Seuil, 2013), qui a été son directeur de thèse. « Je suis tellement ravi de tout le chemin parcouru par ce bosseur curieux », glisse Thomas Piketty dans un sourire.

C’est lui qui l’a envoyé en stage, en 2008, au magazine « Challenges » afin de plonger dans les méandres du classement annuel des grandes fortunes de France. « C’était un étudiant assez réservé, qui travaillait dans son coin à analyser des données et ne participait pas à nos débats idéologiques ou économiques, raconte Eric Tréguier, le journaliste qui était chargé du classement. Il était obsédé par le fait de savoir si les grandes fortunes étaient des héritiers ou non. Sa vision était assez binaire, mais nous a incités à créer un « self made score » indiquant la part de la richesse héritée et la part construite. »

L’héritage, un autre grand thème de réforme promu par la gauche, mais sur lequel Gabriel Zucman ne s’aventure pas. Par crainte de se voir renvoyé à ses ori­gines aisées ? L’intéressé refuse d’exposer des « détails biographiques » : « Ce qui compte, c’est le cheminement intellectuel et la proposition. »

Sa famille, issue d’une émigration roumaine dans les années 1920 et bien implantée dans le monde médical parisien, se montre peu diserte. Quelques menus éléments apparaissent : le « docteur en économie » a grandi à Paris, dans un cadre confortable « mais sans yacht de luxe », aîné d’une fratrie de trois, né de parents médecins (père infectiologue, mère immunologue).

Il a fréquenté l’école publique et pratiqué le piano. « Nous sommes une famille ordinaire, assez soudée, plutôt animée par des idées de gauche, mais sans jamais être militante », confie son frère cadet Guillaume, qui officie à l’agence régionale de santé d’Ile-de-France. « Gabriel s’est intéressé assez jeune à la politique, il lisait beaucoup « le Monde », poursuit sa mère Sophie, cheffe de laboratoire à l’hôpital Saint-Louis. Ça a toujours été quelqu’un de discret, même s’il est habité quand il évoque son sujet. »

Un engagement qui n’est pas sans conséquence dans l’univers feutré de la recherche. Fin 2018, le président et le doyen de Harvard ont mis leur veto à son arrivée dans la prestigieuse faculté. « C’est fou : quand un éco­nomiste défend une position progressiste, on le qualifie d’engagé à gauche », alors que les autres ne sont jamais présentés comme « de droite », s’amuse l’eurodéputée Aurore Lalucq (Place publique), qui connaît Gabriel Zucman depuis 2011, lorsqu’il était rédacteur en chef de la revue universitaire « Regards croisés sur l’économie ».
Il a toujours mis sa recherche au service d’objectifs politiques avec une incroyable humilité. » Cette discrétion s’illustre jusque dans la conversation de groupe familiale, où l’économiste n’annonce jamais ses passages médiatiques.

« La tribune des prix Nobel, je l’ai appris par une alerte du « Monde » ! » s’amuse son frère, en référence au plaidoyer signé en juillet par sept lauréats du prix en économie, estimant qu’« avec l’impôt sur les ultrariches, la France peut montrer la voie au reste du monde ». A la manoeuvre dans les coulisses, Gabriel Zuc-man est bien décidé à influer sur le débat public.

« J’ai aussi tenté de trouver un milliardaire français pour soutenir cette idée, mais aucun n’a accepté, déplore-t-il. Pourtant, 2 % d’impôt plancher, quand les fortunes ont en moyenne augmenté de 10 % par an depuis 1996 d’après le classement « Challenges » ce n’est pas grand-chose… »

Enjeu politique

Sa proposition ne convainc toutefois pas tous ses pairs. « La taxe Zucman est justifiée par l’idée que les milliardaires paient moins d’impôts que les autres, s’appuyant sur les données de « Pour une révolution fiscale » selon lesquelles les ultrariches français sont imposés à 33 % contre 40 pour les plus pauvres, détaille Gilles Raveaud, maître de conférences en économie à l’Institut d’Etudes européennes.

Sauf que c’est absurde ! Il met de côté les allocations touchées par les plus pauvres pour prouver que la fiscalité n’est pas progressive. C’est dommage parce que Gabriel est un prodige qui a structuré tout un nouveau pan de la pensée économique mondiale ! »

Même prudence pour Philippe Aghion, professeur au Collège de France : « Gabriel a la tête bien faite et le cœur du bon côté. Je partage son souci d’une économie plus juste, mais pas sa volonté de taxer les biens professionnels. Sinon, des personnes comme Arthur Mensch, créateur de la start-up Mistral AI, qui est valorisée près de 6 milliards d’euros mais ne génère pas encore de trésorerie, serait contraint de vendre ses parts à l’Etat pour payer son impôt. Il faut éviter de pénaliser les jeunes entrepreneurs innovants !

Au-delà du débat technique, l’enjeu, à l’avenir, sera essentiellement politique.
Si la taxe Zucman ne passe pas le couperet du prochain budget, elle reviendra au Parlement début 2026 via une proposition de loi des écologistes, et figurera dans tous les programmes de gauche pour la prochaine présidentielle. D’ici là, Gabriel Zucman prépare un nouveau livre (pour le printemps 2026) proposant une réécriture des traités de la mondialisation « afin de mettre en leur cœur la justice fiscale ». Un nouveau combat qui passera aussi par le ring politique.


Boris Manenti. Nl Obs N°3182.11/09/2025

Oh Zuc alors, c’est la nouvelle star ! « il » est partout.

Le nouveau Premier ministre, Sébastien Lecornu, n’exclut pas de reprendre une partie de sa taxe sur les ultrariches (2 % d’impôt sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros) pour s’acheter une assurance-vie à l’Assemblée.

La gauche l’adore, la droite l’abhorre.
La presse libérale l’étrille : « Les mensonges de Gabriel Zucman », lance « L’Opinion » (12 et 13/9).
Les patrons de la tech l’assassinent : « La taxe Zucman est un piège mortel qui détruira la French Tech et son 1,3 million d’emplois », éructent-ils.
Thierry Breton est aussi remonté contre le professeur d’économie à Berkeley que contre von der Leyen, c’est dire.
Rarement, depuis Karl Marx, un économiste avait été ainsi au centre de toutes les polémiques. A rendre jaloux Thomas Piketty.

Zucman n’a pas peur de faire fuir dans des big boats, tels des yachts people, les Arnault, Pinault, Bolloré, Saadé et autres nobles familles ? « L’idée d’un départ massif relève du fantasme », répond-il face à ce nouveau Varennes.
Vraiment ?


Une réflexion sur “Le zorro de l’impot

  1. bernarddominik 24/09/2025 / 16h17

    Le problème de l’économie c’est que ce n’est pas une science exacte. Tout comme en philosophie il y a des « écoles » campées sur leurs positions. Mais ce qui choque les économistes traditionnels c’est de mélanger revenu et richesse. Les revenus sont pourtant plus aisément quantifiables que la richesse (très dépendante de facteurs changeants volatiles dirait mon prof) car ils dont perçus à une valeur connue. Mais les taxer impose de mieux contrôler les entreprises et les banques et taxer au versement du dividende.

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.