La grande panne de Bruxelles

C’était le 9 septembre 2024, il y a pile un an : Mario Draghi remettait à Ursula von der Leyen, présidente de la Commission de Bruxelles, un rapport très attendu sur la compétitivité européenne.

La crédibilité de l’ancien gouverneur de la Banque centrale européenne (BCE) est alors au zénith, on l’attend comme le Messie : il est l’homme qui a sauvé l’euro quinze ans plus tôt, celui qui a imposé aux Allemands et aux pays du nord de l’Europe, pendant son long règne à la BCE — de 2011 à 2019 -, une gestion moins orthodoxe de la monnaie commune. Il semble cette fois avoir trouvé un moyen de sortir l’économie européenne de son ornière et de rattraper le retard sur les États-Unis et la Chine.

Son rapport est accueilli par une salve de bravos. Pour sauver le malade Europe, il conseille d’investir 800 milliards d’euros d’ici à 2030 pour combler les déficiences industrielles et technologiques du continent, d’accélérer les prises de décisions communes, de réaliser enfin une vraie union économique et financière dans tous les secteurs, et d’avancer ainsi vers le fédéralisme pour parler d’une voix unique aux autres pays. Un bémol quand même : il ne fournit pas le mode d’emploi — comment faire accepter rapidement ces mesures par les 27 pays ?

Depuis, Mario Draghi est resté discret, attendant de voir la suite. Mais il vient de reprendre la parole en Italie et il est cinglant : « 2025 restera comme l’année où s’est dissipée l’illusion que la dimension économique de l’Europe s’accompagnait d’un pouvoir géopolitique. »

Il constate que le continent a été incapable d’agir, ou même de faire entendre une position commune, face à la guerre de Poutine, face à la tragédie de Gaza et, encore moins, face aux tarifs douaniers de Donald Trump, alors que l’Union et ses 450 millions d’habitants sont le plus grand marché de la planète…

Pourquoi Mario Draghi est-il si virulent ?

Parce qu’il ne s’est rien passé de concret depuis qu’il a remis son rapport. La Commission n’a pas avancé d’un poil. Il avait parlé d’urgence à agir ? L’urgence attend encore, et va attendre longtemps. C’est logique : aucun des grands pays européens n’est en mesure d’avancer. La France, l’Espagne ou l’Allemagne sont dirigées par des coalitions fragiles, aux intérêts divergents.

L’Italie de Giorgia Meloni est plus solide, mais les partis d’extrême droite qui la composent n’ont pas la même vision de l’Europe. En 1991, le tandem Kohl-Mitterrand avait pu imposer la création de l’euro parce qu’ils avaient une majorité politique confortable derrière eux dans leurs pays respectifs.

Au nom de l’idéal européen, ils étaient parvenus à faire accepter des sacrifices coûteux à leurs parlements et leurs électeurs – la « rigueur » côté français pour redresser les comptes, l’abandon du mark et la peur d’un retour de l’inflation, côté allemand. Et ils avaient été suivis par les autres pays.

Aujourd’hui, ce monde n’existe plus. Aucun dirigeant ne peut plus enjoindre de mesures douloureuses, voire ambitieuses, au nom de l’Europe. La France, empêtrée dans ses déficits, n’est plus crédible. Et l’Allemagne de Friedrich Merz défend avant tout ses intérêts industriels, quand elle ne pousse pas Bruxelles à s’opposer frontalement à Trump, d’un côté, et à Xi Jinping, de l’autre.

C’est le triomphe du court-termisme et des intérêts égoïstes. Pourtant, « aucun pays européen ne dispose seul des ressources nécessaires pour développer la capacité industrielle requise », leur a rappelé Draghi dans son dernier discours.

La meilleure preuve, c’est Trump qui vient de la donner : après avoir relevé les droits de douane sur le « made in Europe » à 15 %, il menace de taxer encore plus ces exportations si les pays de l’Union persistent à vouloir taxer les profits des entreprises technologiques américaines (Apple, Google, Facebook…) ou même, simplement, à imposer leur régulation des plateformes pour protéger leurs populations.

Face à ces menaces, l’Europe ne sait toujours pas comment réagir. Bruxelles est en panne. Mario Draghi n’est pas le seul à le voir, mais il le dit plus violemment que les autres.


Claude Soula. Nl Obs N° 3181. 04/09/2025

L’avis de B.H.

L’UE à 27, c’est trop dans l’immédiat.
Les quelques pays d’accords pour un vrai fédéralisme devraient créer une union politique au sein de l’union. Les autres suivront plus tard, car ils se trouveront vite isolés. Mais tant que l’Allemagne ne comprendra pas que l’UE va vers un crash et qu’elle risque de perdre ses marchés de proximité (bien plus importants que les USA ou la Chine), le problème n’aura pas de solution.
Pour l’instant le Frexit reste minoritaire, mais quand il y aura revirement LFI et le RN s’y engouffreront.


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