Au secours, l’IA envahit les jouets !

Vous vous inquiétez déjà de l’omniprésence des écrans dans la vie de vos jeunes enfants ou petits-enfants ? Vous tremblez à l’idée de ce qu’ils pourraient voir d’inapproprié sur les applications et les réseaux sociaux ?
Vous n’avez pas fini de vous en faire !

Car l’intelligence artificielle (IA) générative — ces mêmes ChatGPT et autres Gemini, à qui vous confiez vous-même une part croissante de votre vie professionnelle ou personnelle — s’apprête à envahir aussi les jouets de votre progéniture.

Le marché mondial des jouets dits intelligents les smart toys — pourrait, selon les prévisions, passer de 15,5 milliards de dollars en 2023 à 77,8 milliards à l’horizon 2033. Soit une croissance annuelle moyenne de 17,5 % sur la décennie.

Ce segment en forte expansion comprend les gadgets qui intègrent des technologies avancées comme l’IA, l’internet des objets ou la réalité virtuelle. Grâce à des fonctions comme la reconnaissance vocale, les capteurs de mouvement ou la connectivité avec des applications, ces produits innovants sont censés créer des expériences de jeu plus interactives, plus personnalisées et donc plus séduisantes.

Dernier événement en date : un partenariat annoncé mi-juin entre le géant du jouet Mattel (Barbie, Hot Wheels, Fisher-Price, Corolle, Matchbox, Polly Pocket…) et le leader mondial de l’IA générative OpenAI (ChatGPT).

L’objectif ? « Apporter la magie de l’IA à des expériences de jeu adaptées à chaque âge, avec l’accent mis sur l’innovation, la confidentialité des données et la sécurité », promet le communiqué. Les premiers fruits de cette alliance devraient débouler avant Noël prochain.

« Magie », vraiment ? Les deux partenaires ne sont pas précisément réputés pour leur sens de l’éthique et/ou de la responsabilité. On a déjà vu à quel point les IA génératives étaient susceptibles d’halluciner. Et même si ce n’est pas le cas, elles véhiculent les valeurs culturelles américano-centrées de leurs concepteurs.

Quant au groupe Mattel, il s’est déjà fourvoyé, notamment avec sa ligne Hello Barbie, lancée en 2015 puis abandonnée en 2017. Connectée à Internet, cette poupée douée de parole écoutait les conversations des enfants et utilisait une IA de première génération de type Siri pour leur répondre.

Problème : le jouet — dont le souvenir a récemment été ravivé par le film « Barbie » — était facilement piratable, ouvrant la voie à des vols de données et à la possibilité de faire irruption de l’extérieur dans le dialogue avec l’enfant.

Faut-il vraiment s’alarmer du débarquement annoncé de l’IA dans les jouets ?
Après tout, direz-vous, il faut bien que la jeune génération vive avec son temps. S’ils sont conçus de manière intelligente, certains programmes ludo-éducatifs boostés à l’IA ne peuvent-ils pas aider les enfants dans leurs apprentissages ?

Pour l’instant, les bienfaits de l’IA dans l’éducation n’ont pas été scientifiquement prouvés. Et, surtout, pourquoi faire de ces jeunes les cobayes de nouvelles technologies, dont les effets sur le développement du cerveau sont encore mal connus ?

Certaines études, comme « Your Brain on ChatGPT », publiée par des chercheurs du MIT, poussent à s’interroger quant aux possibles dommages provoqués par des IA sur notre capacité de réflexion, voire, à terme, sur nos fonctions cognitives. Une étude trop restreinte pour affirmer que l’IA nous rend bêtes, mais assez convaincante pour nous appeler à la vigilance. A minima, le risque est que ces jouets à la mode — conçus pour séduire, jusqu’à parfois créer une forme de dépendance affective — réduisent le temps consacré aux interactions humaines et au jeu avec d’autres enfants. Dont les vertus ne sont pas à démontrer !

Sans oublier que ces objets ont le potentiel de devenir autant d’aspirateurs à données, pour faire de leurs usagers des cibles publicitaires idéales. Les optimistes se rassurent en avançant que l’imagination et la puissance créatrice de nos bambins triompheront in fine de l’hyper-marketing des géants du divertissement et de l’IA. Et que nos enfants préféreront inventer des jeux, discuter avec leurs amis ou faire du sport. Espérons que l’avenir leur donnera raison.


Dominique Nora. Le Nouvel Obs. N° 3173. 10/07/2025


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