L’ère Techno-Prophète

On aurait préféré qu’Internet demeure le domaine réservé des geeks à sweat gris des années 2000, et les réseaux sociaux, le grenier d’une sous-culture traitée avec dédain par les institutions « sérieuses ».

Mais non, le Web est aujourd’hui devenu un grand marché aux cervelles : tous ceux qui en ont les codes peuvent venir mettre la main dans le crâne des internautes. Tous, y compris les religieux.

Une trentaine d’années après l’avènement du World Wide Web, les prédicateurs de toute obédience ont bien pigé comment fonctionnent ces réseaux, et auraient tort de ne pas s’en servir pour convertir de nouvelles chèvres, ou pour fanatiser celles qui leur sont déjà acquises.

En atteste, par exemple, ce compte Tik-Tok, fort de ses 400 000 abonnés et intitulé Cœur d’islam, qui a voulu, à la rentrée 2023, transformer l’interdiction des abayas à l’école en bataille rangée : « Tout le corps éducatif va s’allier pour discriminer et harceler les filles de confession musulmane. Ce qui est recherché derrière cela est bien évidemment la destruction de l’identité du musulman », assure le compte tout en pondération.

Autre exemple manifeste : il y a une quinzaine de jours, alors que décède le rappeur Werenoi, Skyrock décide d’organiser une journée spéciale sur son antenne, en hommage à cet artiste aux millions d’auditeurs. Réaction ? Indignation générale. Werenoi, supposément musulman, finira en enfer, puisque chaque fois que quelqu’un écoute un de ses morceaux, cela « ajoute » des péchés au rappeur. Une vision spirituelle mathématico-paranoïaque, certainement puisée dans le salafisme le plus idiot, mais très populaire chez les jeunes musulmans.

Ce « techno-prosélytisme », alliance de la tech et du sacré, peut paraître contre-nature. Au contraire, le chercheur Hugo Micheron l’expliquait sur le plateau d’En société, dimanche 25 mai : « [Le] système de prédication […] était plutôt d’implantation locale […] Aujourd’hui, ça s’est dématérialisé en ligne. […] Et puis on a la logique algorithmique qui vient s’asseoir là-dessus, et on se retrouve avec des contenus [idéologiques] qui sont très minoritaires dans l’islam, et c’est peut-être moins [le fait du] frérisme que [du] salafisme, qui va en bénéficier parce que le contenu est clivant, émouvant ou qu’il sidère, donc qu’il produit des émotions, ce qui est la logique que promeuvent les algorithmes pour pousser des contenus. [Ainsi], on va se retrouver avec des mouvances radicales […] qui ont énormément de visibilité sur les réseaux sociaux ».

Et ne croyez pas que cette synergie entre fondamentalisme et algorithmes ne concerne que l’islam radical. Cette année encore, un autre phénomène a été particulièrement révélateur de ces tristes noces : la popularisation du carême chez tes jeunes, largement encouragé par une nouvelle génération d’influenceurs chrétiens.

Le frère Paul-Adrien, par exemple, incarne bien son époque. Ce dominicain réac, soutane immaculée et phrasé « à la cool », a passé les quarante jours saints à matraquer son audience de règles stupides à respecter pour « vivre sur terre comme nous vivrons dans le Ciel ».

Les nouvelles brebis de l’Église doivent donc leur conversion à l’enfermement algorithmique dans lequel elles se trouvent, à une paupérisation intellectuelle dont aucun des religieux ne semble se soucier. Et pour cause : quoi de mieux qu’un outil d’endoctrinement développé par la Silicon Valley pour créer de nouveaux croyants ?


Jean-Loup Adénor Charlie Hebdo ou 28/05/2025


Une réflexion sur “L’ère Techno-Prophète

  1. raannemari 10/06/2025 / 15h27

    Il est assez effrayant de constater que beaucoup ont besoin d’un gourou qui « pense » à leur place. A voir le succès des « influenceur-euses, c’est à se demander si certains ont encore un cerveau en état de marche.
    Et ce n’est pas que « religieux ». Un exemple en Belgique : https://www.moustique.be/notre-epoque/les-infos/2024/02/06/chez-nous-comment-lextreme-droite-utilise-les-reseaux-sociaux-pour-seduire-les-jeunes-ZOMKFGOA5VGT7EQ2KHLSMH76MA/

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